Jazz – Histoire et caractéristiques d’un style musical riche
Publié le vendredi 31 juillet 2026

Le jazz est le berceau de presque tous les styles de musique populaire actuels. « Rock is just another kind of jazz », disait un jour le pianiste de jazz John Lewis. Quoi qu’il en soit, le jazz est un style à l’histoire riche et fascinante, né à La Nouvelle-Orléans. Nous vous emmenons à travers l’histoire du jazz et passons en revue les caractéristiques clés de ce genre inépuisable.
Des ingrédients européens, un chef africain
« J’aime comparer le jazz à la cuisine », dit le batteur de jazz Pierre Courbois. « Presque tous les ingrédients du jazz sont européens, mais le chef vient d’Afrique. Les instruments utilisés sont tous européens. L’usage du système des douze tons et le fait de jouer sur des accords sont typiquement européens. Les harmonies employées viennent du compositeur allemand Johann Sebastian Bach. Lui les tiendrait probablement du compositeur néerlandais Jan Pieterszoon Sweelinck, mais cela fait actuellement l’objet de recherches. » Les Français installés à La Nouvelle-Orléans et dans les environs ont également joué un rôle important dans la naissance du jazz. Il en va de même pour des Américains d’origine juive, comme les compositeurs de comédies musicales George Gershwin et Richard Rodgers (du duo Rodgers & Hammerstein).
« Le jazz est une musique du monde multiculturelle, dans laquelle les ingrédients européens ont été aussi indispensables que le chef africain », poursuit Pierre. Le jazz est né au tout début du XXe siècle. Ce style musical a ses racines dans la communauté africaine du sud-est des États-Unis. La Nouvelle-Orléans est reconnue comme le berceau du jazz. À La Nouvelle-Orléans, ce jazz était une fusion de différents courants musicaux : le blues, la musique folk américaine, les marches et danses populaires européennes, ainsi que le ragtime. Des caractéristiques importantes du jazz (et tout particulièrement du jazz ancien) sont l’usage des blue notes, des rythmes syncopés (accents sur les temps faibles, « hors temps »), du swing et de l’improvisation. En réalité, l’improvisation est l’ingrédient le plus emblématique du jazz.

Les marching bands de La Nouvelle-Orléans ont contribué au fait que les instruments à vent aient toujours joué un rôle important dans le jazz.
Danses populaires et musique de marche
À l’époque de l’esclavage, les Noirs aux États-Unis n’avaient pas le droit de posséder des instruments de musique. Après l’abolition de l’esclavage en 1862, cela est devenu possible, et ils ont évidemment saisi cette chance. Comme la plupart des peuples du monde, les Africains ne connaissent pas notre système européen des douze tons, mais un système à cinq tons (pentatonique). Dans cette pentatonique, la tierce et la septième n’existent pas. Les anciens esclaves avaient donc du mal à intoner correctement la tierce et la septième sur les instruments européens. C’est ainsi qu’ont vu le jour les fameuses blue notes : une tierce majeure et une septième majeure accordées un tout petit peu trop bas. Aujourd’hui encore, ces blue notes sont très utilisées, dans toute l’étendue de la musique pop. La première musique jouée par les anciens esclaves était constituée de danses populaires européennes et de musique de marche. Comme ils ne savaient pas lire la musique, ils la reproduisaient de mémoire. En pratique, cela signifiait qu’ils improvisaient énormément. Le placement rythmique était aussi bien plus libre que dans les originaux européens. « Les Africains comptent plus large. Beaucoup moins précisément sur le temps que les Européens », explique Pierre. Blue notes, improvisation, timing plus libre : vous comprenez que c’est là que le jazz commence à naître. Ce qui constitue probablement un ingrédient africain indéniable dans le jazz, ce sont les rythmes syncopés. Ce sont des accents sur les temps faibles, souvent juste avant le temps. « En réalité, cela ne vaut pas pour l’afterbeat, autrement dit le backbeat : l’accent sur le deuxième et le quatrième temps », remarque Pierre. « Celui-ci vient à l’origine de la musique de marche européenne (avec la Suisse comme berceau du tambour de marche). En revanche, les musiciens noirs ont renforcé ce backbeat et l’ont rendu plus important. »

Scott Joplin est l’une des figures importantes du ragtime, l’un des courants musicaux dont le jazz est issu.
Ragtime et marching bands
Aujourd’hui, beaucoup de gens considèrent le jazz comme une musique « intellectuelle » et « culturellement prestigieuse ». Cela contraste fortement avec l’origine du mot « jazz ». À l’origine, le terme « jazz » (alors écrit « jass ») était en effet employé pour la musique jouée dans les bordels du quartier de Storyville, à La Nouvelle-Orléans. Très vite, le jazz a quitté les bordels ; au cours du siècle suivant, cette musique s’est répandue dans le monde entier et de très nombreuses sous-catégories sont apparues.
L’un des courants musicaux dont le jazz est issu est le ragtime. Ce courant a connu son âge d’or entre 1890 et 1910. Il s’agit d’une musique (écrite et souvent difficile à jouer) où le piano tient un rôle majeur. Le compositeur de ragtime le plus connu est peut-être Scott Joplin, qui a notamment composé The Entertainer. Le ragtime se caractérise par les grands sauts rythmiques de la main gauche du pianiste.
À l’époque du ragtime, La Nouvelle-Orléans comptait aussi des marching bands (notamment pour les enterrements) ainsi que des groupes jouant de la musique de danse. Ils utilisaient principalement des instruments à vent, ce qui a contribué au fait que les vents aient toujours joué un rôle important dans le jazz. L’inventeur belge du saxophone, Adolphe Sax, a joué un rôle majeur dans l’instrumentation du jazz.

Le trompettiste, chanteur et chef d’orchestre Louis Armstrong (1901-1971) est encore considéré comme l’un des grands du jazz.
Le jazz se diffuse
Au début du XXe siècle, les musiciens peuvent très bien gagner leur vie dans le célèbre quartier de Storyville à La Nouvelle-Orléans, ce qui accélère fortement l’évolution de la musique. Mais l’ambiance y est débridée, et les autorités locales imposent des restrictions. Une partie des musiciens se disperse, notamment vers Chicago, et le jazz se répand ainsi à travers l’Amérique, puis plus tard en Europe. De la même manière que la musique « blanche » avait inspiré les musiciens noirs à créer le jazz, le jazz inspire à son tour les musiciens blancs. Cela commence dès La Nouvelle-Orléans : vers 1917, des musiciens blancs développent le dixieland, considéré comme la « variante blanche » du premier jazz de La Nouvelle-Orléans.
En tant que nouveau courant musical, le jazz rencontre beaucoup de résistance. Dans les années 1920 en particulier, beaucoup le considèrent comme décadent. Mais l’essor du jazz est inarrêtable. De cette époque date, par exemple, le trompettiste, chanteur et chef d’orchestre Louis Armstrong (1901-1971), qui est encore considéré comme l’un des grands du jazz.
L’essor des big bands
Dans les années 1920 apparaissent diverses formations de jazz, qui posent les bases du swing des big bands. Les années 1930 sont dominées par ces big bands, avec des chefs d’orchestre et arrangeurs (blancs et noirs) comme Count Basie, Cab Calloway, Duke Ellington, Benny Goodman, Artie Shaw et, plus tard, Glenn Miller. Le swing est une musique faite pour danser, ce qui le rend très populaire. À cette époque, on fait aussi les premiers pas prudents vers des orchestres mixtes, réunissant musiciens noirs et blancs. Ce n’est pas si simple dans l’Amérique des années 1930 et 1940. « La ségrégation raciale a freiné le développement de la musique », dit Pierre. « Heureusement, les musiciens essayaient de ne pas s’en préoccuper. Malgré tout, il a fallu encore plusieurs décennies avant que musiciens blancs et noirs puissent jouer librement ensemble. »
Les années du swing et des big bands sont aussi celles où le jazz commence à gagner en complexité. Les accords joués s’enrichissent. Sur ces accords, les instrumentistes peuvent improviser des solos mélodiques. Ces solos peuvent être assez complexes. « En réalité, le jazz n’a plus quitté cette complexité ensuite », dit Pierre Courbois. « L’usage d’accords riches et d’harmonies et mélodies complexes est devenu quelque chose d’indissociable du jazz. » À noter : le trompettiste Wynton Marsalis est un musicien de jazz actuel qui revient vers la musique des débuts de La Nouvelle-Orléans, et joue dans la formation d’origine de l’époque. Dans les années 1930, le jazz traverse l’Atlantique et s’implante en Europe, notamment en France. Une formation française connue de cette période est le Quintette du Hot Club de France. Le guitariste virtuose belge Django Reinhardt est également une figure importante dans le développement du jazz européen.

Le saxophoniste Charlie Parker est l’un des représentants du bebop.
L’essor du bebop
Dans les années 1940 et 1950, le dixieland (la variante blanche du jazz de La Nouvelle-Orléans) connaît un renouveau. Parallèlement, un autre mouvement émerge au sein du jazz : le bebop, que l’on peut voir comme l’antithèse du jazz populaire et dansant de l’époque. Le bebop est une vraie « musique de musiciens », faite pour être écoutée plutôt que dansée. Les tempos y sont élevés, et les « beboppers » franchissent une nouvelle étape de complexité musicale par rapport à leurs prédécesseurs. Les improvisations basées sur les accords deviennent plus complexes. Le bebop se caractérise notamment par l’usage d’accords de passage, d’accords de substitution et d’accords altérés.
La manière de jouer de la batterie change aussi. Elle devient plus expressive et plus explosive. Le rythme continu est joué sur la cymbale ride et (au pied) sur la hi-hat. La caisse claire et la grosse caisse servent aux accents. Au départ, notamment du côté du swing, il y a une résistance au bebop : on trouve que c’est une « musique nerveuse ». Mais au final, le bebop est accepté. Parmi les grands musiciens bebop, on retrouve Charlie Parker (saxophone), Bud Powell et Thelonious Monk (piano), Dizzy Gillespie et Clifford Brown (trompette), Charles Mingus (basse) et Max Roach (batterie).

En réaction au bebop, le cool jazz apparaît à la fin des années 1940, avec notamment le pianiste Dave Brubeck.
Après le bebop
À la fin des années 1940, l’énergie nerveuse et la tension du bebop laissent place aux sonorités plus calmes et plus chaleureuses du cool jazz. Ce style se caractérise par de longues lignes mélodiques, linéaires. Tout est plus léger et moins complexe que le bebop. Parmi les grands noms du cool jazz figurent Miles Davis et Chet Baker (trompette), Stan Getz (saxophone) et Dave Brubeck (piano).
Une autre réaction au bebop est l’essor du hardbop, au milieu des années 1950. Dans le hardbop, on entend des influences du blues, du rhythm & blues (qui émerge à la même époque) et du gospel. Parmi les noms connus du hardbop : Miles Davis (trompette), Art Blakey (batterie) et Horace Silver (piano). Et aussi Clifford Brown (trompette), déjà cité pour le bebop. « En tant que musicien de jazz, c’est dans le hardbop que je me sens le plus chez moi », dit Pierre Courbois. « C’est un peu plus simple que le bebop et beaucoup plus dansant. C’est plus chargé en émotion, et c’est aussi joué de manière plus mordante. » Dans les années 1960, on voit apparaître le free jazz. Il s’agit d’un style avant-gardiste, à la tonalité libre, où accords, mesure, temps et forme sont complètement abandonnés.
« Bref, la “grande liberté”… et c’est quand même ennuyeux ! », plaisante Pierre. Mais il est sérieux : « Le free jazz est devenu une forme de musique avec justement énormément d’accords et de règles, où l’on fixait surtout ce qui n’était pas permis. » Le free jazz reste cependant un courant important, avec des noms connus comme Ornette Coleman (notamment au saxophone) et Albert Ayler (saxophone). Pierre Courbois a été à la base du free jazz européen. « D’ailleurs, on appelait cela free music, car on partait à tort du principe que ce n’était plus du jazz », remarque Pierre.

Dans les années 1960, le jazz construit un pont vers la musique latino, et le latin jazz voit le jour. Un rôle important y est joué notamment par le guitariste Charlie Byrd.
Le latin jazz et autres courants
Dans les années 1960, le jazz construit un pont vers la musique latino, et le latin jazz voit le jour. Un rôle important y est joué par Dizzy Gillespie (trompette), Stan Getz (saxophone) et Charlie Byrd (guitare).
À partir des années 1960, de très nombreuses sous-catégories apparaissent dans le jazz. Citons les principales. Par exemple le soul jazz, développé à partir du hardbop, et qui, comme le hardbop, présente des influences marquées du rhythm & blues et du gospel. Le soul jazz se joue en petites formations, par exemple en trio d’orgue. Celui-ci se compose d’un organiste Hammond (qui assure aussi la partie de basse), d’un batteur, et d’un guitariste ou d’un saxophoniste ténor. Les grooves répétitifs sont importants dans le soul jazz. Parmi les grands organistes Hammond de ce style : Jimmy Smith et Jimmy McGriff (voir aussi notre article sur l’orgue Hammond).
Un autre courant est, par exemple, le jazz fusion (avec des rythmes rock et des instruments électroniques), avec notamment le trompettiste Miles Davis, les claviéristes Joe Zawinul, Chick Corea, Herbie Hancock, le batteur Tony Williams et le saxophoniste Wayne Shorter.
On trouve aussi le jazz funk (avec un groove puissant et des synthétiseurs analogiques), le smooth jazz (mélange avec la pop), l’acid jazz (influence de la musique de danse électronique), le jazz rap et le punk rap. Peut-on encore s’attendre à des courants de jazz fortement innovants ? « Je ne pense pas », dit Pierre Courbois. « Les nouveaux styles musicaux naissent en mélangeant des styles existants. Pour ce qui est du jazz, nous avons à peu près tout mélangé aujourd’hui. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est qu’il s’est passé bien plus de choses dans la musique au cours du siècle dernier que pendant les mille années qui ont précédé. »
Bon à savoir
Les standards de jazz
L’improvisation est la caractéristique principale du jazz. C’est pourquoi les musiciens de jazz aiment jouer des compositions qui s’y prêtent bien. Au fil des années, un grand nombre de ces compositions se sont, pour ainsi dire, ancrées dans la mémoire collective des musiciens de jazz. Ce sont les fameux standards de jazz : un répertoire de nombreux morceaux si connus des musiciens comme du public qu’ils ont reçu l’étiquette de « standard ». Ils sont souvent joués lors des jam sessions. On les retrouve rassemblés dans des recueils comme le Real Book, le New Real Book, le Fake Book, ou plus récemment la collection 557 Swing & Bebop Standards. Dans les cursus jazz et musiques actuelles des conservatoires, ils font partie des incontournables.
Modes et jazz
Quel est le point commun entre les modes (modes d’église) et le jazz ? Énormément. Dans beaucoup de musiques jazz, les anciens modes (aussi appelés gammes modales) sont très utilisés. Quelques exemples : le mode dorien, phrygien et lydien. Les modes ont été introduits dans le jazz notamment par le pianiste Bill Evans et ont été largement utilisés par le trompettiste Miles Davis et le saxophoniste John Coltrane.
La « bible » des musiciens de jazz
Le Thesaurus of Scales and Melodic Patterns de Nicolas Slonimsky est considéré par beaucoup de musiciens de jazz comme la « bible » de la théorie musicale du jazz. Nicolas Slonimsky (1926-1967) était un musicien américain d’origine juive russe. Il était notamment compositeur, chef d’orchestre, critique musical et auteur de plusieurs publications importantes, dont ce thesaurus que nombre de musiciens de jazz ont littéralement dévoré. « Ce qui est drôle, c’est que Slonimsky n’aimait pas du tout le jazz », remarque Pierre Courbois.
Voir également
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