Dans notre article sur les accords, nous avons appris comment les accords sont construits. Il est temps de passer à l’étape suivante : la progression d’accords, c’est-à-dire lorsque vous enchaînez plusieurs accords. Nous aborderons les degrés, la construction de la tension, les notes sensibles, la résolution et les accords suspendus. Tout cela est un peu fastidieux, mais une fois ces notions assimilées, il devient beaucoup plus simple de déchiffrer des grilles d’accords.

Comprendre les progressions d’accords – Degrés, notes sensibles et tension

Préambule

Pour bien comprendre la théorie présentée dans cet article, il est conseillé de lire d’abord les articles suivants :

Degrés

Penser et noter en degrés peut être très utile. Prenons un morceau en Sol majeur : dans cette tonalité, Sol est le premier degré, La le deuxième, Si le troisième, et ainsi de suite jusqu’au Fa♯ (le septième degré). Les degrés sont notés en chiffres romains. Le premier degré est aussi appelé la tonique. Les autres degrés portent également des noms spécifiques, mais nous n’entrerons pas dans ces détails pour l’instant. Un schéma d’accords peut aussi être noté en degrés. Par exemple, si la tonalité est le La majeur et que les accords utilisés sont La – Ré – Mi (ou A–D–E en notation anglaise), vous pouvez les écrire I–IV–V. Si la tonalité est Sol majeur avec les accords Sol – Mi mineur – La mineur – Ré (ou G–Em–Am–D), cela devient I–VI–II–V. Dans de nombreux morceaux, les accords s’enchaînent selon des schémas récurrents. Vous retrouvez souvent des progressions I–IV, I–V ou I–IV–V7. Dans le blues, il faut ajouter une septième, ce qui donne I7–IV7–V7. La progression II–V–I est également très fréquente. En jazz, vous utilisez souvent un II–V sans revenir sur le I, afin de maintenir une tension harmonique constante. Lorsque vous analysez un morceau, essayez de penser non seulement en accords, mais aussi en degrés. Vous comprendrez ainsi plus rapidement la structure. Et si vous devez jouer le morceau dans une autre tonalité (transposer), ce sera beaucoup plus facile si vous raisonnez en degrés. Ci‑dessous, vous trouverez – pour chaque tonalité majeure – l’accord correspondant à chaque degré. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

Construction et résolution de la tension

Après les degrés, abordons la notion de construction de la tension. En musique, il est fréquent de parler d’arcs de tension : une tension se crée, puis se relâche. Différents éléments musicaux participent à ce phénomène. Le volume et l’intensité viennent immédiatement à l’esprit, mais le matériau mélodique joue un rôle tout aussi important. Prenons la mélodie : la première note correspond souvent à la tonique de l’accord initial, ou à une autre note issue de cet accord. La ligne mélodique s’éloigne ensuite de cette note pour finalement y revenir. Les accords contribuent eux aussi de manière essentielle à la construction de la tension. Par exemple, dans la tonalité Ré majeur, l’accord de départ est généralement Ré majeur. Le passage vers un autre accord crée de la tension : la musique « désire » revenir à l’accord de départ, considéré comme l’accord de repos. Le retour à cet accord s’appelle la résolution. Cette envie de résolution atteint son intensité maximale avec l’accord du cinquième degré (V). Dans la tonalité de Ré majeur, il s’agit de La majeur. L’ajout d’une septième (La7, soit V7) accentue encore davantage cette tension.

Les notes sensibles

Pourquoi l’accord de dominante septième (V7) exerce‑t‑il une si forte attraction vers l’accord de tonique (I) ? L’accord de dominante (V) est, avec la sous‑dominante (IV), l’un des plus éloignés de la tonique, ce qui crée déjà une tension naturelle. Mais le V — et surtout le V7 — génère encore plus de tension grâce aux notes sensibles. Les notes sensibles sont des sons situés à un demi‑ton de l’une des notes de l’accord vers lequel la musique tend. Prenons la tonalité de Do majeur : l’accord de tonique est Do‑Mi‑Sol. L’accord de dominante est Sol‑Si‑Ré. Ici, le Si est une note sensible, car il se trouve à un demi‑ton du Do, la tonique. Si vous transformez cet accord en Sol7 (Sol‑Si‑Ré‑Fa), une deuxième note sensible apparaît : le Fa, qui cherche naturellement à se résoudre vers le Mi de l’accord de Do majeur. De plus, l’accord de septième contient une tension interne supplémentaire : la septième (Fa) « frotte » contre la fondamentale (Sol), créant une dissonance. C’est cette combinaison — notes sensibles et dissonance — qui explique pourquoi le V7 appelle si fortement la résolution vers le I.

Proche du repos tonal

Dans l’accord de Fa majeur (le IVe degré), il n’y a qu’une seule note sensible : le Fa, qui cherche à se résoudre vers le Mi. De plus, une des notes de l’accord de Fa majeur appartient déjà à l’accord de Do majeur : la quinte de Fa majeur est le Do, qui est aussi la tonique de la tonalité. Mais, pour être juste, l’accord de Sol7 (V7) partage lui aussi une note avec l’accord de Do majeur (I). La fondamentale Sol de l’accord de Sol7 est en effet la quinte de l’accord de Do majeur. Cette fondamentale du V7 tend naturellement à se résoudre vers la tonique, ce qui en fait une sorte de note sensible, même si elle ne se situe pas à un demi‑ton de la note cible. Un accord de tonique avec une autre basse, par exemple C/G (accord de Do majeur avec Sol à la basse), ne produit pas une sensation de stabilité complète : il reste une impression de tension partielle. En revanche, enchaîner un accord de Sol7 suivi d’un accord de Do majeur donne une impression de résolution pleine et entière. La musique repose sur ce principe : créer de la tension, puis la résoudre. Cette résolution peut être retardée longtemps afin de prolonger l’arc de tension. C’est une pratique courante en jazz, où les enchaînements d’accords suggèrent souvent une résolution imminente vers la tonique… mais celle‑ci est sans cesse différée.

Reconnaître les degrés à l’oreille

Vous vous dites peut‑être : « Minute papillon ! Je veux simplement apprendre à retrouver plus facilement et plus rapidement les accords d’un morceau. À quoi me servent alors des notions comme les notes sensibles, la résolution ou les degrés ? » La réponse est simple : comprendre ces principes rend l’identification des accords beaucoup plus aisée. Avec le temps, votre oreille s’habitue à reconnaître les différents degrés. Vous percevez alors, par exemple, qu’un passage conduit vers un accord de dominante septième (V7) qui se résout sur la tonique (I), ou que cette résolution passe d’abord par le IVe degré. Et si vous entendez un accord mineur dans un morceau en tonalité majeure, il s’agit très souvent du IIe, du IIIe ou du VIe degré. Grâce à ces repères, vous pouvez utiliser votre oreille de manière plus efficace pour retrouver les accords d’un morceau.

Les accords « sus »

En plus des accords déjà étudiés, il existe les accords sus (abréviation de suspended, c’est‑à‑dire « suspendu »). Ce sont des accords diatoniques, donc construits à partir des notes de la gamme. On distingue deux types principaux : sus2 et sus4. Dans un sus2, la tierce est remplacée par la seconde de la gamme. Exemple : Do sus2 = Do‑Ré‑Sol. Dans un sus4, la tierce est remplacée par la quarte. Exemple : Do sus4 = Do‑Fa‑Sol. La tierce peut ensuite être réintroduite après l’accord sus, mais ce n’est pas une obligation : il n’existe pas de règle stricte qui impose une résolution. Un accord sus peut d’ailleurs être suivi aussi bien d’un accord majeur que d’un accord mineur. Les accords sus apparaissent dans de nombreux styles musicaux. On les retrouve par exemple dans You Gotta Move de Gino Vanelli ou Cold as Ice de Foreigner, et ils sont également fréquents dans les ballades. En revanche, ils sont moins utilisés dans le hard rock, où l’on privilégie souvent les power chords (accords composés uniquement de la fondamentale et de la quinte). Un exemple typique et facilement reconnaissable de l’usage combiné de sus2 et sus4 se trouve dans certaines cadences de chants d’église : deux temps de Do sus4 (Sol‑Do‑Fa), un temps de Do (Sol‑Do‑Mi), un temps de Do sus2 (Sol‑Do‑Ré), puis quatre temps de Do (Sol‑Do‑Mi).

Les tonalités mineures

Chaque tonalité majeure possède une tonalité mineure parallèle, située une tierce mineure en dessous. Par exemple, la tonalité mineure parallèle de Do majeur est La mineur. Les deux gammes utilisent les mêmes notes, mais la gamme de La mineur commence sur le La et se termine sur le La. Il s’agit de la gamme mineure naturelle, également appelée mode éolien.

Les accords associés au La mineur sont les mêmes que ceux de Do majeur, mais dans ce cas, l’accord de référence est La mineur (et non Do majeur).

Gamme mineure harmonique

La tonalité mineure est le plus souvent utilisée avec une légère modification : on élève d’un demi‑ton le septième degré de la gamme mineure naturelle, ce qui donne la gamme mineure harmonique. Prenons l’exemple du La mineur, parallèle au Do majeur. La gamme mineure naturelle est La–Si–Do–Ré–Mi–Fa–Sol–La, tandis que la gamme mineure harmonique devient La–Si–Do–Ré–Mi–Fa–Sol♯–La. Le fait de transformer le Sol en Sol♯ introduit une note sensible, c’est‑à‑dire une note située un demi‑ton en dessous de la tonique La, qui crée une forte attraction vers celle‑ci. Cette modification change la nature de l’accord de dominante : dans la gamme mineure naturelle, il s’agit de Mi mineur (Mi–Sol–Si), alors que dans la gamme mineure harmonique, grâce au Sol♯, il devient Mi majeur (Mi–Sol♯–Si). La présence de la note sensible renforce la tension qui pousse l’accord de dominante à se résoudre vers l’accord de tonique La mineur (La–Do–Mi). Cette tension est encore plus marquée si l’on construit un accord de septième de dominante, Mi7 (Mi–Sol♯–Si–Ré), car l’intervalle entre Mi et Ré ajoute une dissonance qui accentue encore le besoin de résolution vers La mineur.

Le Triton

L’intervalle entre Mi et Ré est dissonant, mais celui entre Sol♯ et Ré l’est encore davantage. Cet intervalle couvre trois tons entiers et porte le nom de triton. Sur le piano, l’intervalle Mi–Ré tend à se résoudre vers La–Do dans le contexte de la tonalité mineure. De la même manière, l’intervalle Sol♯–Ré tend à se résoudre vers La–Do. Dans la tonalité majeure, l’effet est encore plus marqué, car la note Ré de l’accord de Mi7 (Mi–Sol♯–Si–Ré) se résout naturellement vers le Do♯ de La majeur. Le triton est ainsi un intervalle qui exerce une forte tension et qui appelle une résolution. Dans de nombreux morceaux en mode mineur, la gamme n’est pas utilisée uniquement sous sa forme harmonique : elle alterne entre la forme naturelle et la forme harmonique. C’est surtout lorsque l’accord de dominante (cinquième degré) apparaît que la gamme mineure harmonique est employée, afin de renforcer la tension et de préparer la résolution vers la tonique.

Les tonalités mineures et leurs accords

La tonalité de La mineur est la parallèle de Do majeur. Pour cette raison, l’aperçu des tonalités mineures débute généralement par La mineur. La règle théorique est que chaque tonalité mineure est parallèle à la tonalité majeure située une tierce mineure au‑dessus : ainsi, La mineur est parallèle à Do majeur, Si mineur est parallèle à Ré majeur, Do♯ mineur est parallèle à Mi majeur, et ainsi de suite. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

Les tonalités les plus utilisées

Il existe douze tonalités (de Do à Si), mais elles ne sont pas toutes employées avec la même fréquence. Dans la pratique, certaines tonalités reviennent beaucoup plus souvent, ce qui est utile à connaître lorsqu’il s’agit de choisir ou d’analyser des morceaux. Les morceaux pour guitare sont fréquemment écrits en Ré, La, Mi et parfois en Do, car ces tonalités permettent d’utiliser de nombreux accords avec cordes à vide et de jouer dans les premières positions du manche, ce qui donne un son plus riche et facilite l’exécution. Les morceaux comportant des instruments à vent sont souvent en Fa, Si♭, Mi♭ et Do. Cette préférence s’explique par le fait que des instruments transpositeurs comme le saxophone ténor et la trompette sont des instruments en Si♭ : Ils sonnent un ton plus bas que ce qui est écrit dans la partition qu’ils jouent. Ainsi, lorsqu’ils lisent une partition en Sol, le résultat entendu est en Fa, ce qui conduit à privilégier des tonalités comme Fa, Si♭, Mi♭ ou Do, plus confortables à lire et à jouer. L’alto et le baryton saxophone sont quant à eux des instruments en Mi♭, ce qui implique une transposition de trois dièses supplémentaires (ou trois bémols de moins) par rapport aux instruments en Do comme la guitare, la basse ou le piano. Enfin, les morceaux chantés par des voix féminines se situent fréquemment autour de Do, Ré et Mi, tandis que ceux interprétés par des voix masculines gravitent plutôt autour de Fa, Sol et La, en fonction bien sûr de la tessiture de chaque chanteur.

Vous souhaitez en savoir plus sur la notation des grilles d’accords à l’aide des degrés ? Lisez notre article consacré au système de notation Nashville.

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