Dans cet article, nous allons plonger un peu plus profondément dans la théorie de l’harmonie. Après avoir exploré les accords de 7e, place aux accords enrichis : les 9e, 11e et 13e. Ces accords, incontournables dans le jazz, trouvent aujourd’hui aussi leur place dans la pop et d’autres styles modernes. Ils apparaissent lorsque l’on poursuit l’empilement des tierces au‑delà de la septième..

Accords de 9, 11 et 13 – voici comment ils fonctionnent

Empilements

Dans notre premier article sur les accords (que nous vous conseillons de lire en premier), nous avons vu comment les accords sont construits. Nous y avons notamment expliqué ce que sont les intervalles, et que l’intervalle de tierce correspond à une distance de trois notes fondamentales (par exemple de Do à Mi, ou de Mi à Sol). Le premier cas est un exemple de tierce majeure, le second de tierce mineure. Les accords sont – à la base – formés de telles tierces. L’accord de Do majeur, par exemple, est composé des notes Do – Mi – Sol. C’est donc une tierce majeure (Do – Mi) suivie d’une tierce mineure (Mi – Sol). Mais vous pouvez aller plus loin et continuer à « empiler » des tierces. Si vous partez du Sol et que vous ajoutez encore trois notes fondamentales, vous arrivez sur le Si. Dans l’accord de Do, cette note Si est appelée la septième, car elle se situe sept notes au‑dessus du Do. L’intervalle Sol – Si est une tierce majeure, mais vous pouvez aussi en faire une tierce mineure (Sol – Si♭). Dans ce cas, vous écrivez l’accord Do7. Cet accord de 7e est généralement appelé accord de septième de dominante, et il est extrêmement utilisé. Si vous poursuivez encore l’empilement de tierces, vous obtenez les accords de neuvième, onzième et treizième. Dans notre exemple en Do, cela correspond aux notes Ré, Fa et La. Vous ne pouvez pas aller plus loin, car vous retombez alors sur la note de départ (Do). L’empilement jusqu’à la septième est courant aussi bien en pop qu’en jazz. L’ajout des neuvièmes, onzièmes et treizièmes est typique du jazz, mais vous le retrouvez de plus en plus souvent dans la pop moderne.

Intervalles, comptées à partir du Do (2 = seconde majeure, 3 = tierce majeure, 4 = quarte juste, 5 = quinte juste, 6 = sixte majeure, 7 = septième majeure, 8 = octave, 9 = neuvième (none), 11 = onzième (undécime), 13 = treizième (trédécime))

L’accord de neuvième

Nous allons, dans un premier temps, partir de l’accord de septième de dominante. Par exemple, l’accord de Do7 (C7). Celui‑ci est constitué des notes do‑mi‑sol‑sib (fondamentale, tierce majeure, quinte juste, septième mineure). Nous allons maintenant y ajouter une neuvième (9, appelée « none »). La neuvième correspond, à partir de la fondamentale, à une octave juste plus une seconde majeure (voir le clavier ci‑dessus). À partir du do, vous obtenez donc le ré. L’accord Do7(9) est donc composé de do‑mi‑sol‑sib‑ré. Dans un accord de neuvième, la septième (7) est incluse par défaut. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de la noter systématiquement.  En notation française, vous rencontrerez aussi bien Do7(9) que Do9, mais la forme la plus courante est Do9. Un compositeur peut également choisir de faire jouer un accord de neuvième sans la septième, par exemple do‑mi‑sol‑ré. Pour indiquer explicitement que la septième ne doit pas être jouée, l’accord se note alors Do add9 (« added 9 », soit neuvième ajoutée). Dans le funk, on entend fréquemment ce type d’accords de neuvième, notamment dans la musique de James Brown. La neuvième apporte une couleur sonore supplémentaire à l’accord, mais elle ne crée pas de tension supplémentaire à résoudre, car la neuvième est une note appartenant à la gamme. La tension d’un accord de neuvième classique provient de la septième mineure. Dans l’exemple ci‑dessus, nous avons ajouté la neuvième à un accord de septième de dominante (Do7* devenant Do7(9)). Mais vous pouvez aussi ajouter une neuvième à un accord de septième majeure. Par « septième majeure », on entend un accord comportant une septième majeure. Dans notre exemple, il s’agit de do‑mi‑sol‑si (noté DoMaj7) au lieu de do‑mi‑sol‑sib. L’accord DoMaj7(9) est donc do‑mi‑sol‑si‑ré, généralement noté DoMaj9 ou DoΔ9. Ici encore, il n’est pas nécessaire de préciser la septième, car la mention « Maj » (Δ) indique déjà qu’il s’agit d’une septième majeure.

Neuvième bémol (mol 9) et dixième bémol (mol 10)

Vous pouvez donner une fonction de résolution à la neuvième dans un accord de septième de dominante en l’abaissant ou en l’élevant d’un demi‑ton. Ainsi, la neuvième acquiert une fonction harmonique. Si vous abaissez la neuvième d’un demi‑ton, vous obtenez un accord de neuvième bémol (mol 9). Par exemple, Do7(9) (do‑mi‑sol‑sib‑ré) devient Do7♭9 (do‑mi‑sol‑sib‑ré♭). Comme l’accord de septième de dominante est généralement utilisé sur le cinquième degré, cela vaut aussi pour l’accord de neuvième bémol. Dans la tonalité de Do majeur, cela donne Sol7♭9 (sol‑si‑ré‑fa‑lab). Ici, le lab est la neuvième bémol de l’accord. Un accord de neuvième bémol possède une forte tension de résolution, car il tend naturellement vers l’accord de la tonique. Dans ce cas, vers le Do majeur (do‑mi‑sol). On y trouve trois notes sensibles dans Sol7♭9 (sol‑si‑ré‑fa‑lab) : le si tend vers le do, le fa vers le mi et le lab vers le sol. Vous pouvez aussi élever la neuvième. Vous obtenez alors un accord de neuvième dièse (carré 9). Par exemple, Sol9 (sol‑si‑ré‑fa‑la) devient Sol7♯9 (sol‑si‑ré‑fa‑la♯). Toutefois, cet accord est le plus souvent noté autrement, à savoir comme un accord de septième avec dixième bémol (mol 10) : Sol7♭10. Tout comme l’accord de septième avec neuvième bémol, l’accord de septième avec neuvième dièse (ou dixième bémol) possède une forte tension de résolution, souvent en lien avec la neuvième bémol. L’accord de septième avec dixième bémol (dont Jimi Hendrix raffolait) a un caractère très particulier. Dès que vous le connaissez, vous le reconnaissez immédiatement. Cet accord contient à la fois une tierce majeure et une tierce mineure, qui frottent l’une contre l’autre. On retrouve ce frottement également dans le blues : on y joue souvent un accord de septième de dominante, par exemple Do7 (do‑mi‑sol‑sib), tandis que la gamme blues de Do contient la « blue note » mi♭ (tierce mineure). Ce mi♭ frotte contre le mi de l’accord de Do7. Même si la fonction harmonique diffère, cette combinaison évoque une sorte de « sensation de mol 10 ». La neuvième dièse (mol 10) apparaît le plus souvent en combinaison avec la neuvième bémol. Il n’est pas courant de jouer une neuvième dièse contre une neuvième naturelle, ni une neuvième bémol contre une neuvième naturelle. Ce n’est pas interdit (rien n’est interdit en musique), mais cela sonne très étrange. Il en va de même pour la combinaison Maj7 avec une neuvième dièse (mol 10), ou avec une neuvième bémol. Ces combinaisons ne sont pas usuelles.

L’accord de onzième

Nous poursuivons l’empilement des intervalles. Une tierce au‑delà de la neuvième se trouve la onzième, appelée aussi « undécime ». La onzième est une quarte juste transposée à l’octave. Si do est la fondamentale, la onzième correspond donc au fa. Avec l’accord de onzième, une difficulté apparaît. Dans un accord majeur avec septième, comme Do7 ou DoMaj7, la onzième naturelle (fa) entre en fort conflit avec la tierce majeure (mi). Pour éviter ce frottement, on élève généralement la onzième d’un demi‑ton, ce qui donne un accord de onzième dièse. Par exemple, Do7#11 se compose de do, mi, sol, sib, ré et fa♯. DoMaj7#11 se compose de do, mi, sol, si, ré et fa♯. Bien que le fa♯ ne fasse pas partie de la gamme de do, l’accord conserve une sonorité relativement stable et fonctionne particulièrement bien associé à un accord Maj7. Dans le cas d’un accord mineur, ce problème n’existe pas. La onzième naturelle ne frotte pas avec la tierce mineure. On peut donc jouer un accord comme Do‑7(11), formé de do, mi♭, sol, sib, ré et fa. Ici, mi♭ est la tierce mineure et fa la onzième, qui appartient à la gamme de do mineur. On notera toutefois que dans les morceaux en tonalité mineure, les accords de septième sur le premier degré sont rarement utilisés. Si vous souhaitez employer une onzième naturelle dans un accord de septième sans en faire un accord mineur, vous pouvez recourir à un accord sus4. Dans ce cas, la tierce est remplacée par la quarte, équivalente à la onzième. Par exemple, Do7sus4 se compose de do, fa, sol et sib, où le mi est remplacé par le fa.

L’accord de treizième (et l’accord de sixte)

Nous arrivons à la dernière tierce empilée : la treizième, appelée aussi « trédécime ». C’est la note située une octave au‑dessus de la sixte majeure. Si do est la fondamentale, la treizième correspond donc au la. Dans un accord de treizième, il y a toujours une septième (majeure ou dominante). Ainsi, DoMaj13 se compose de do, mi, sol, si, ré et la, tandis que Do13 se compose de do, mi, sol, sib, ré et la. Si vous ne jouez pas la septième, vous obtenez alors un accord de sixte, noté Do6, formé de do, mi, sol et la. Vous découvrez donc ici l’accord de sixte. C’est un accord diatonique, peu tendu, qui apporte simplement une couleur supplémentaire à l’accord majeur de base. Il existe aussi des accords combinant la sixte et la neuvième, par exemple Do6/9 = do, mi, sol, la, ré. Revenons à l’accord de treizième. Il contient donc toujours une septième, sinon ce n’est plus un accord de treizième mais un accord de sixte. Dans la notation, il n’est pas nécessaire d’indiquer la septième : on écrit simplement DoMaj13 ou Do13. Parfois, on trouve la septième explicitement notée (Do7(13)), mais ce n’est pas obligatoire. Dans un accord de treizième, la neuvième est souvent incluse, mais elle n’est presque jamais notée. La combinaison avec une onzième dièse est inhabituelle, mais possible. Dans ce cas, l’onzième dièse est indiquée dans la notation. La treizième ajoutée ne confère pas de tension supplémentaire à l’accord, mais enrichit sa couleur sonore, exactement comme le fait la neuvième. Cependant, dans un accord de septième de dominante, vous pouvez donner une fonction de résolution à la treizième en l’abaissant d’un demi‑ton. Vous obtenez alors un accord de treizième bémol. Par exemple, Sol♭13 = sol, si, ré, fa, la, mi♭. Dans la tonalité de Do majeur, la note mi♭ agit comme une note sensible qui tend à se résoudre vers la tierce (mi) de l’accord de Do majeur ou vers la neuvième (ré). L’extension d’un accord de septième mineur par une treizième n’est en revanche pas courante.

Au‑delà de la treizième ?

Existe‑t‑il un accord de treizième dièse ? Non, car une treizième dièse équivaut en réalité à une « sixte augmentée », autrement dit elle produit la même sonorité qu’une septième mineure. Et si l’on continue d’empiler les tierces après la treizième ? Cela n’a aucun sens. On arriverait alors à la quinzième, qui correspond exactement à deux octaves au‑dessus de la fondamentale. On retombe donc sur la fondamentale. Quant à la quatorzième, elle est déjà incluse dans l’accord, puisqu’elle correspond en fait à la septième mineure ou à la septième majeure. L’empilement s’arrête donc à la treizième. À partir de tous les accords que nous avons étudiés, vous pouvez bien sûr dériver d’autres accords et créer ainsi de magnifiques couleurs sonores. Ces accords n’ont pas de fonction harmonique précise, mais servent davantage à « peindre avec les sons ». Essayez par exemple de jouer un accord augmenté et d’y ajouter une septième majeure. Par exemple do‑mi‑sol♯‑si. Cet accord se note Do+Maj7. Il sonne étrange, tendu, et crée un fort frottement. Mais il n’appelle pas clairement une résolution vers un autre accord. Il n’a donc pas de fonction harmonique. Un tel accord se prête parfaitement à la musique de film et peut exister de manière totalement autonome. De la même façon, la septième que l’on retrouve dans de nombreux accords de blues est davantage une couleur sonore qu’un élément fonctionnel de l’harmonie.

Bon à savoir

La disposition des notes dans les accords

Dans un accord, vous n’êtes pas obligé de jouer toutes les notes. Avec les accords enrichis, si vous jouez toutes les notes en même temps, le son devient vite trop chargé et peu agréable. Il est préférable de garder la sonorité aussi ouverte que possible. Pour cela, vous pouvez écarter les notes et supprimer celles qui ne sont pas indispensables. La quinte juste, par exemple, est une note que vous pouvez très bien omettre. Elle est tellement proche de la fondamentale qu’elle n’apporte presque rien à la couleur de l’accord. Et si vous jouez avec un bassiste, vous pouvez généralement laisser tomber la fondamentale, puisque le bassiste la joue déjà. Pour obtenir un accord qui sonne bien, il est essentiel de savoir comment disposer les notes. C’est ce que l’on appelle la disposition des notes (ou la conduite des voix). Cette disposition a deux fonctions. La première est de créer une sonorité d’accord belle et ouverte. La seconde est de faciliter le passage d’un accord à l’autre sans avoir à effectuer de grands déplacements. Vous disposez donc les notes de manière à déplacer le moins possible vos doigts lorsque vous changez d’accord. En particulier, la note supérieure de l’accord doit bouger le moins possible. Cela rend le jeu plus confortable et, surtout, cela sonne beaucoup mieux et plus fluide.

Altérations

Dans l’article, nous parlons de l’abaissement ou de l’élévation de la neuvième, de la onzième et de la treizième, toujours d’un demi‑ton. Vous empruntez alors, pour ainsi dire, des notes à d’autres gammes, puisque vous sortez de la tonalité d’origine. C’est ce que l’on appelle altérer. L’altération se produit souvent sur le cinquième degré. En réalité, vous êtes totalement libre dans votre choix de notes lorsque vous décidez d’altérer.

Fort et captivant

À essayer : jouez un accord de Ré majeur (ré‑fa♯‑la) avec un do à la basse. Cela se fait parfois (par exemple en jazz) et le résultat sonne fort et captivant. Vous pouvez aussi, au piano, jouer de la main gauche un accord de Do majeur, et de la main droite (à l’octave supérieure) un accord de Ré majeur. Vous obtenez alors un Do majeur enrichi avec une neuvième, une onzième dièse et une treizième comme ajouts. Cette combinaison est également utilisée en jazz.

Tous les accords de 9e, 11e et 13e

Dans le schéma ci‑dessous, vous retrouvez les accords abordés dans cet épisode. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

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