Instruments vintage à clavier : jamais disparus
Publié le mercredi 5 août 2026
L’amour du vintage : un effet de mode ? Peut-être. Mais que cela s’applique aussi à l’amour des musiciens pour le vintage, c’est loin d’être sûr. Les instruments vintage, ou du moins leur son, continuent d’apposer leur signature sur de nombreuses productions musicales. Cela vaut tout particulièrement pour les claviers vintage, comme le Rhodes, le Hammond, le Wurlitzer, le Yamaha CP, le Pianet, le Clavinet et le Mellotron. Ces classiques des instruments électroniques à clavier n’ont, en réalité, jamais vraiment disparu.

Dans chaque keyboard
On les trouve dans chaque keyboard : les sons des claviers vintage. Le Fender Rhodes, le Wurlitzer, le Hohner Clavinet, le Hohner Pianet, le piano Yamaha CP, le Mellotron, le Hammond et les sons de synthés vintage. Simplement, ils ne portent pas ces noms, à cause des droits liés à ces marques. On les appellera par exemple Electronic Piano, E. Piano, Rhody, Wurly, Drawbar Organ, Jazz Organ, et ainsi de suite. Selon la qualité du keyboard, la copie sonnera de très bonne à franchement médiocre, et tout ce qu’il y a entre les deux. Les claviers actuels, et surtout les modèles professionnels, se rapprochent de très près des sons d’origine. Mais cela reste du numérique, et les puristes parmi les amateurs de vintage préfèrent donc souvent l’original. En tant que musicien, vous vous compliquez toutefois la vie : beaucoup de ces claviers vintage sont grands, peu pratiques et lourds. Un Hammond B3, par exemple, ne se porte pas tout seul. Et, en plus, il s’accompagne généralement d’un gros baffle Leslie. C’est fantastique d’avoir un tel instrument dans un groupe, mais il faut savoir à quoi vous vous engagez. Pour des raisons pratiques et souvent financières, beaucoup de claviéristes optent donc pour une alternative numérique. En prime, vous disposez souvent de plusieurs bons sons vintage dans un seul instrument, qui est en plus compatible MIDI, peut se connecter à un ordinateur, et offre souvent d’autres avantages pratiques — et aussi musicaux. Le développement ne s’arrête pas : les sonorités vintage dans les instruments numériques deviennent de plus en plus convaincantes et offrent au musicien une expérience très proche de l’original. Quoi qu’il en soit, essayez un instrument vintage authentique et ressentez le frisson. D’une manière ou d’une autre, pour beaucoup de claviéristes, c’est une expérience différente de celle d’une version numérique. Bien sûr, on peut en débattre, mais ce n’est pas le sujet de cet article. Que vous choisissiez l’original ou un remplaçant numérique, les racines restent les mêmes. Il existe une liste d’instruments vintage à clavier qui, au cours des dernières décennies, a apposé une signature claire sur un nombre incalculable de titres pop. Et qui continue de le faire. Regardons ces instruments d’un peu plus près.
Piano et clavecin
Jusqu’où peut-on remonter ? En réalité, très loin. Les racines de nombreux claviers vintage se trouvent dans le piano et ses prédécesseurs. Et ce piano — l’acoustique, s’entend — est encore très utilisé dans la pop et les styles associés. Cela tient notamment à sa polyvalence : le piano s’intègre dans presque tous les styles imaginables. Le piano est un instrument à cordes, dont le son est produit lorsqu’un marteau frappe une corde. Un ancêtre précoce du piano est le tympanon (en anglais : hammered dulcimer), une cithare dont les cordes sont frappées avec des maillets (mallets). Au Moyen Âge, plusieurs tentatives ont été menées pour développer un instrument permettant, via des touches, d’actionner des cordes. Cela a notamment donné naissance au clavecin, très utilisé au XVIIe siècle. Dans un clavecin, les cordes sont pincées par un petit plectre, un peu comme sur une harpe ou une guitare. Le clavecin a une limitation importante : on ne peut jouer qu’à un seul volume, ce qui réduit fortement les possibilités de dynamique. De plus, on ne peut pas y tenir de longues notes (sustain), car le son s’éteint rapidement. C’est notamment à partir du clavecin que le piano a été développé, et qu’il a été introduit vers 1700 sous le nom de pianoforte : le « piano originel ». L’appellation pianoforte indiquait que l’on pouvait jouer doucement (piano) et fort (forte), donc avec de la dynamique. Cela vient de la mécanique : un marteau (recouvert d’un feutre dur) frappe une corde puis se détache de celle-ci, afin qu’elle continue de résonner (sustain). Une invention révolutionnaire, qui a considérablement enrichi la musique des siècles suivants.
Fender Rhodes
On retrouve la technique et les propriétés (sonores) du clavecin et du piano dans les claviers vintage qui s’en inspirent. D’ailleurs, ces instruments n’ont pas été développés par leurs inventeurs parce qu’ils cherchaient un nouveau son. Bien au contraire. Les instruments vintage de type « piano » ont d’abord été conçus comme une alternative portable et abordable au piano, lourd, encombrant et coûteux (ou pire : au piano à queue). L’objectif était de s’en rapprocher sur le plan sonore. Le fait que cela n’ait généralement pas totalement fonctionné est finalement une chance : un nouveau son est né, avec de nouvelles possibilités. Prenons par exemple le Rhodes. Principalement connu sous le nom de Fender Rhodes, car il a été produit pendant un temps par le fabricant de guitares Fender, qui y a associé son nom. Le Rhodes des années 40 a été conçu par l’Américain Harold Rhodes. Son principe de fonctionnement se rapproche de celui du piano, à la différence que le Rhodes frappe une sorte de diapason au lieu d’une corde de piano. Ces diapasons varient en longueur pour produire différentes hauteurs de notes. Le son que ces lames génèrent est faible. C’est pourquoi leurs vibrations sont captées via un micro (pick-up, comme sur une guitare électrique) puis amplifiées. Le Rhodes, devenu un classique, est issu des tentatives d’Harold Rhodes de mettre au point un piano maniable et économique. Il était destiné à apprendre le piano à des soldats blessés pendant la Seconde Guerre mondiale, durant leur convalescence à l’hôpital. Ce premier instrument a finalement été développé jusqu’à une version à 73 touches. Avant cela existait le Fender Rhodes Piano Bass, un instrument de 32 notes couvrant la tessiture d’une basse. On l’entend notamment dans des enregistrements de The Doors. Dans les années 70, le Fender Rhodes était extrêmement populaire. Le son du Rhodes évoque vaguement le piano, mais il est très distinct, grâce à son caractère « mellow », légèrement feutré. Vous pouvez, par exemple, y jouer de façon très jazzy. En 1984, le Rhodes Mark V a été lancé. Mais les pianos Rhodes avaient déjà été dépassés par des synthétiseurs de plus en plus polyvalents, si bien que la production a été arrêtée. Au fil des années, les Rhodes encore agréables à jouer et non usés sont devenus plus rares — et donc plus chers. Finalement, l’instrument est revenu en production en 2007, avec l’introduction du Rhodes Mark 7. Ils sont donc à nouveau disponibles, avec une génération sonore et un son authentiques, mais mécaniquement améliorés (c’est-à-dire plus agréables à jouer) que leurs prédécesseurs.
Wurlitzer
Sur le plan sonore, le Wurlitzer est assez proche du Rhodes. Il est fabriqué par la même marque que les célèbres juke-box Wurlitzer. Le fabricant Wurlitzer l’a nommé « Electronic Piano » (ce qui n’est pas tout à fait exact, car il s’agit d’un piano électromécanique) ; beaucoup de musiciens le connaissent sous le surnom affectueux de « Wurly ». Le modèle le plus utilisé est le Wurlitzer 200A. La parenté sonore avec le Rhodes vient d’un mécanisme de génération assez comparable. Dans un Wurlitzer, de petits marteaux frappent des languettes en acier. Leurs vibrations sont captées par un pick-up, puis amplifiées. Le Wurlitzer a été produit entre 1955 et 1982. Il possède 64 touches (un peu moins que le Rhodes) et couvre la tessiture d’un piano à queue, sans l’octave la plus grave et l’octave la plus aiguë. Le son du Wurlitzer est un peu plus mordant et donc un peu plus « funk » que celui du Rhodes. Le Wurlitzer a été largement utilisé par Supertramp, par exemple pour l’intro de Logical Song.
Hohner Pianet et Clavinet
La marque Hohner (qui fabrique encore aujourd’hui des harmonicas et des accordéons) a commercialisé deux claviers vintage devenus des classiques. En 1962, le Hohner Pianet a été lancé. Son timbre se rapproche dans une certaine mesure de celui du Rhodes et du Wurlitzer, mais il a moins marqué la pop que ces deux cousins. Hohner fabrique traditionnellement des harmonicas et des accordéons. Leur élément principal, les anches métalliques, a été réutilisé par Hohner pour le Pianet. Le son est produit par ces languettes métalliques, qui sont en quelque sorte pincées par des patins adhésifs. Il s’agit de petits morceaux de cuir, imprégnés d’une substance collante, sur des blocs de mousse. Et là encore, des pick-ups (comme sur une guitare électrique) captent les vibrations et les transforment en un son chaleureux et rond, caractéristique du Hohner Pianet. Plus clair que celui du Rhodes, mais moins mordant que celui du Wurlitzer. Plus connu que le Hohner Pianet, le Hohner Clavinet a lui aussi été introduit au début des années 60. Le titre Superstitious de Stevie Wonder est peut-être le hit le plus célèbre dans lequel le Hohner Clavinet tient un rôle marquant. Dans le Clavinet, un petit embout en caoutchouc frappe une corde, dont la vibration est captée par des pick-ups puis amplifiée. Le résultat est un son clair, court et agressif. Pour le Hohner Clavinet comme pour le Hohner Pianet, la production a été arrêtée au début des années 80.
Série Yamaha CP
Parmi tous les claviers vintage basés sur le piano abordés ici, la série Yamaha CP est sans doute celle qui se rapproche le plus du piano original. Ce qui est peut-être logique, car la génération sonore est, elle aussi, très proche de celle du piano. La source sonore est constituée de cordes de piano, frappées par des marteaux (comme dans un piano). La grande différence avec le piano acoustique est le système de pick-ups piézoélectriques du Yamaha CP, qui convertit la vibration des cordes en son. C’est particulièrement pratique pour les claviéristes en tournée : le Yamaha CP est un piano à queue « portable » et compact, qui n’a pas besoin d’être repris de manière complexe avec des microphones. Et, grâce à la captation par pick-ups, il possède sa propre couleur sonore. D’ailleurs, le Yamaha CP produit aussi un son acoustique, mais à un volume très faible. Yamaha a fabriqué la série CP du milieu des années 70 au milieu des années 80. Les modèles les plus connus sont les CP-70 et CP-80.
Orgue Hammond
Voilà pour les claviers vintage « basés » sur le piano et le clavecin. Il existe encore un instrument à clavier classique, pour lequel une alternative électrique a été imaginée, avant de prendre finalement sa propre voie. Depuis des siècles, l’orgue d’église donne le ton dans la musique religieuse. S’il y a bien un instrument gigantesque, non transportable et hors de prix pour la plupart des particuliers, c’est l’orgue d’église. Dans les années 30 du siècle dernier, l’inventeur Laurens Hammond a développé un orgue dont la génération sonore reposait sur un générateur à roues phoniques (tonewheel), destiné à servir d’orgue d’église dans les nombreuses petites églises que comptent les États-Unis. L’orgue Hammond y a effectivement trouvé sa place, mais il a aussi réussi à s’imposer dans presque tous les styles imaginables : jazz, blues, pop, rock, etc. Cela est surtout dû à la combinaison avec une autre invention : le baffle Leslie, développé par Don Leslie. Dans un Leslie, le son de l’orgue est amplifié et mis en rotation, ce qui le rend vivant et surtout spatial. L’orgue Hammond et le Leslie se sont révélés être un duo en or, à l’aise dans à peu près tous les styles de musique. Hammond a commercialisé de nombreux modèles, y compris des orgues électroniques sans le légendaire générateur à roues phoniques. L’orgue Hammond à roues phoniques le plus célèbre est le Hammond B3, souvent associé à un Leslie 122 ou 147. Les orgues Hammond à roues phoniques ne sont plus fabriqués. En décembre 1974, le dernier Hammond B3 a quitté l’usine et seuls des orgues électroniques ont ensuite été produits. En 1986, l’usine a fermé ; en 1987, la marque a été rachetée par le groupe japonais Suzuki. Les orgues Hammond actuels reposent sur des technologies numériques.
Mellotron
Le Mellotron permet aussi de produire des sons tenus, comme l’orgue Hammond. Avec un Mellotron, vous rejouez des sons enregistrés. En ce sens, on peut considérer le Mellotron comme le précurseur (mécanique) du sampler moderne, à cette différence près qu’un Mellotron ne permet pas d’enregistrer, contrairement à un sampler. De plus, un sampler peut restituer le son enregistré de manière fidèle, alors que le Mellotron le colore et y ajoute une forme de « flottement ». Le Mellotron fonctionne avec des bandes magnétiques sur lesquelles sont enregistrés les sons. Lorsque vous appuyez sur une touche, un galet presseur et une tête de lecture magnétique viennent se plaquer contre la bande. Derrière les bandes tourne un axe entraîné en continu, ce qui fait défiler la bande devant la tête. Le Mellotron a cependant ses limites. Par exemple, une bande distincte est nécessaire pour chaque hauteur de note. Et les bandes n’offrent qu’environ huit secondes de durée de lecture. Pour tenir un accord plus longtemps, il faut utiliser une technique de jeu spécifique, appelée « walking spider ». Les sons les plus utilisés sont les cordes (strings), les flûtes et les chœurs. Le Mellotron a été introduit au début des années 60. Le modèle M-400 de 1970 a été très utilisé dans le rock progressif et symphonique de l’époque. Comme le Mellotron est resté populaire en pop et en rock, la production a repris en 1999 et le Mellotron Mark VI a été lancé. Tout comme le Mellotron Mark VII, introduit en 2005, il est toujours produit. Le Mellotron M4000D (également disponible en version mini) est une variante numérique, sur le marché depuis 2009.
Synthétiseurs analogiques
Dans un panorama des claviers vintage importants, les synthétiseurs analogiques ne peuvent évidemment pas manquer. Mais, tout comme l’orgue Hammond, c’est en fait un sujet à part entière, et les mentionner uniquement dans un article de synthèse serait presque leur faire injustice. Car il y a trop à dire, sur les plans historique, musical et technique. De plus, il existe un grand nombre de modèles différents, de fabricants variés, chacun avec ses caractéristiques, et ils sont encore fabriqués aujourd’hui. N’en citons qu’un ici : le synthétiseur Moog, développé par Robert Moog dans les années 60. Pour cela, Moog a utilisé une autre innovation : le transistor. Grâce au transistor, les appareils électroniques ont pu devenir bien plus compacts que ceux reposant sur l’ancienne technologie à lampes. Moog a ainsi pu construire un synthétiseur qui, en plus d’autres qualités, était aussi compact. À partir des années 60, le développement des synthétiseurs analogiques a pris son envol et ils ont laissé une empreinte indéniable sur la pop et le rock. Voir aussi notre blog sur le synthétiseur.
C’est beau de voir (et d’entendre) que les claviers vintage jouent encore un rôle de premier plan dans la musique actuelle. À une époque où l’on peut à peu près tout créer et recréer en numérique, beaucoup de musiciens sont encore « assez fous » pour trimballer des instruments vintage parfois volumineux et difficiles à manipuler. Le fait que cela se produise encore en dit long sur ces instruments et sur leur valeur musicale. En outre, ils inspirent les luthiers et fabricants à développer de nouveaux instruments à partir de ces classiques, qui combinent souvent un « best of both worlds » : l’expérience vintage authentique, associée à la polyvalence et aux avantages pratiques des instruments modernes.
Dans d’innombrables hits
Le nombre de titres pop dans lesquels on entend des claviers vintage est presque infini. Voici un bref aperçu de quelques classiques.
Fender Rhodes
Le prédécesseur à 32 notes dans de nombreux morceaux de The Doors (sur lequel le claviériste Ray Manzarek jouait ses parties de basse), Get Back des Beatles (avec Billy Preston), Shake A Tailfeather dans le film Blues Brothers (avec Ray Charles), Goucho de Steely Dan, I’m Not In Love de 10CC, Daniel d’Elton John, Streetlife de The Crusaders.
Wurlitzer
What I’d Say de Ray Charles, Logical Song, Dreamer et bien d’autres titres de Supertramp, You’re My Best Friend de Queen.
Hohner Pianet
She’s Not There de The Zombies, I Am The Walrus et The Night Before des Beatles.
Hohner Clavinet
Superstition de Stevie Wonder, Trampled Under Foot de Led Zeppelin, Outa-Space de Billy Preston.
Yamaha CP
My Life de Billy Joel, Private Eyes de Hall & Oates, Oh Yeah de Roxy Music, Hold The Line de Toto.
Orgue Hammond
A Whiter Shade Of Pale de Procol Harum, Child In Time de Deep Purple, No Woman No Cry de Bob Marley, Fire dans la version des Pointer Sisters, un solo de Hammond furieux dans Stop de Sam Brown.
Mellotron
L’intro de Strawberry Fields Forever, les cordes dans Space Oddity de David Bowie, Nights in White Satin de The Moody Blues, et plus tard dans des titres, entre autres, de Guns N’ Roses, Oasis et Soundgarden.
Voir également
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