Ces dix dernières années, en France, on n’a sans doute jamais autant chanté. Les télé-crochets y ont certainement contribué. Beaucoup de gens choisissent de chanter dans une chorale ou en solo. Mais certains amateurs de pop/jazz rejoignent une vocal group a cappella. Qu’est-ce que cela implique ?

Zingen in een vocal group - Waarom dit een uitdaging is

Double p

Pour être clair : a cappella avec « double p » n’est pas une faute. Dans le milieu classique, on rencontre aussi l’orthographe a capella (avec un seul p) pour désigner le chant sans accompagnement instrumental. Dans les musiques actuelles, l’orthographe « a cappella » est aujourd’hui la plus courante, y compris à l’international. Nous avons discuté avec Merel Martens du chant en vocal group, et plus particulièrement du a cappella. Aux Pays-Bas, Merel fait partie des figures de proue dans ce domaine. Elle a étudié aux conservatoires de Rotterdam et de Haarlem et travaille comme cheffe de chœur, arrangeuse et animatrice d’ateliers. Elle a également suivi un master en Rhythmical Choir Conducting au Danemark. « Ce qu’aux Pays-Bas on appelle “musiques légères”, au Danemark on l’appelle “musiques rythmiques”. C’est une façon de marquer la différence avec la musique classique. Les musiques rythmiques englobent en tout cas la pop, le jazz et les musiques du monde. Le Danemark est d’ailleurs un véritable paradis pour le chant choral, car le niveau y est très élevé. Cela s’explique aussi par le fait qu’à l’école, on accorde bien plus d’attention à l’éducation musicale et au chant qu’aux Pays-Bas. »

Un instrument riche

En tant que musicienne, Merel se consacre presque entièrement au chant a cappella. Qu’est-ce qui l’attire autant ? « Chanter est la manière la plus pure et la plus vulnérable de faire de la musique. Cela se ressent encore davantage sans accompagnement instrumental, et c’est enrichi par la polyphonie d’une vocal group, tout en conservant cette vulnérabilité. Avec la voix, vous créez quelque chose qui est de la musique “en soi”. » Merel poursuit : « La voix est un instrument riche, avec énormément de possibilités. Elle sonne différemment chaque jour, à chaque instant. Cela peut aussi être frustrant, les jours où ça ne veut pas. En même temps, cette polyvalence représente un défi immense. Une vocal group offre une infinité de façons d’interpréter un morceau. Pas seulement harmoniquement, mélodiquement et au niveau du timbre, mais aussi rythmiquement. Avec les voix d’une vocal group, on peut aller dans un nombre incroyable de directions. Personnellement, je trouve que c’est la plus belle manière de faire de la musique. »

Chant polyphonique

Nous avons déjà consacré un article au chant polyphonique. Cette fois, nous zoomons sur la vocal group et surtout sur la vocal group qui chante a cappella. Une vocal group est une petite formation vocale polyphonique, de quatre à une vingtaine de membres, qui se consacre à la pop ou au jazz. Est-ce la même chose que le close harmony, un terme lui aussi très employé ? « Non, ce n’est pas la même chose », explique Merel. « Le close harmony est en réalité un style d’arrangement pour le chant polyphonique, où les notes sont placées très proches les unes des autres. Je n’utilise pratiquement jamais le terme close harmony. Une forme particulière de close harmony est le barbershop : un chant à quatre voix avec des règles d’arrangement très spécifiques, où la lead est chantée par le deuxième ténor. »

Au moins quatre voix

Pour chanter a cappella avec une vocal group, il faut au moins quatre voix. C’est pourquoi beaucoup de vocal groups comptent quatre, cinq ou six membres. Chaque chanteur/chanteuse prend alors une partie à sa charge. « Il existe aussi des groupes de dix, voire vingt personnes. Dans ce cas, vous avez plusieurs chanteurs par partie. Mais le répertoire est souvent le même que celui des petits ensembles », remarque Merel. Une vocal group peut être composée uniquement d’hommes, uniquement de femmes, ou être mixte. Les voix masculines (du plus grave au plus aigu) sont basse, baryton et ténor. Ensuite viennent les voix féminines : alto, mezzo-soprano et soprano. Dans une vocal group mixte de trois hommes et trois femmes, toutes ces tessitures peuvent être représentées. Mais beaucoup de vocal groups ont une composition différente. Une vocal group mixte à quatre peut par exemple être basse, ténor, alto et soprano. Dans certains cas, un ténor aigu (un contre-ténor) peut remplacer l’alto. Toutes sortes de combinaisons sont possibles. Dans de nombreux groupes, une voix est dédiée au vocal percussion, une sorte de beatbox d’accompagnement. « Ce qu’il vous faut dans tous les cas, c’est une basse », dit Merel. « La basse construit tout et sert de repère aux autres chanteurs. La voix la plus aiguë, la soprano, détermine le timbre (la couleur) du groupe. »

Variation

En général, la basse remplit le même rôle que la basse électrique dans un groupe. « Elle chante par exemple “dm”, “tm” ou d’autres sons percussifs. La plupart du temps, la basse ne chante pas le texte, elle fonctionne vraiment comme une fondamentale. Il arrive parfois qu’elle chante de façon mélodique et avec le texte. » La variation au sein de l’arrangement fait partie des charmes du chant a cappella, selon Merel. « Vous pouvez chanter de manière homophone : tout le monde chante le texte, mais chacun sur une note différente. Une autre approche consiste à confier la lead à une partie ou à un soliste, pendant que le reste chante un accompagnement. Et tout ce qu’il y a entre les deux : les possibilités sont infinies. Vous pouvez aller dans toutes les directions. » Il y a des basses… et des basses très graves. « Ces dernières sont rares. Mon critère personnel : si quelqu’un peut chanter un do grave (C), alors c’est une basse très grave. » Cette profondeur peut aussi être “fabriquée” à l’aide d’un effet : l’octaver, également utilisé par les guitaristes et bassistes. « L’octaver est généralement utilisé sur la voix la plus grave. L’appareil double alors la note à l’octave inférieure. Cela donne plus de profondeur au chant et c’est pourquoi certaines petites formations l’utilisent. Je ne suis pas vraiment pour l’utiliser en continu, car cela apporte quelque chose d’artificiel à la voix. Mais sur certains morceaux, cela peut créer un effet particulier, justement grâce à cette profondeur supplémentaire. Moi-même, je l’utilise pour un morceau d’Armin van Buuren. »

Rester juste

Quel est l’aspect le plus difficile du chant a cappella ? « C’est de rester juste », répond Merel. « Quand on chante, la voix a naturellement tendance à baisser progressivement. Cela arrive même aux meilleures vocal groups. Si l’un des chanteurs descend légèrement, les autres suivent automatiquement. C’est naturel, parce que vous vous accordez les uns aux autres, comme on dit. Mais vous devez suivre, sinon les voix sonnent faux les unes par rapport aux autres. Il faut beaucoup d’entraînement pour rester parfaitement juste sur la durée. » Un groupe a cappella n’a pas le soutien des instruments et donc pas de point d’appui pour la tonalité. Rester juste de manière autonome, cela se travaille, explique Merel. « Il est important que chaque chanteur connaisse sa “place” dans l’accord. Autrement dit : être conscient de la note à chanter par rapport à la fondamentale chantée par la basse. On peut s’entraîner de façon ciblée. À condition d’écouter les autres de manière très active. » Un exercice que Merel fait parfois : un chanteur chante la voyelle “aaa” sur une hauteur donnée. Les autres doivent ensuite reproduire ce “aaa” exactement de la même manière, au niveau du timbre.

Très exigeant

Un défi du chant a cappella en vocal group, c’est de créer soi-même le groove. Les instruments ne le font pas à votre place. Et il y a aussi le blend : faire se fondre les voix de manière homogène. Cela tient notamment à la prononciation des voyelles et au fait de couper les notes exactement ensemble. « Quand je travaille un morceau, je répète souvent tous ces éléments séparément : l’intonation (chanter les bonnes notes), le groove et le blend. Quand tout cela est en place, je passe à l’étape suivante : l’intention, c’est-à-dire l’interprétation. Donc : de quoi parle le morceau et comment l’exprimer dans le chant ? Comment traduire cela en dynamique, en montée de tension, etc. » Cela rend donc l’apprentissage d’un morceau a cappella très exigeant ? « Oui, absolument. Cela représente énormément d’heures de travail. En général, plus que pour apprendre un morceau avec un groupe. Parce qu’avec des voix, on peut aller dans tellement de directions, et donc envisager énormément de possibilités. »

Tenir sa partie

Imaginons que vous sachiez bien chanter, que vous n’ayez aucune expérience en vocal group et que vous vouliez vous lancer. Que faut-il savoir faire ? « Il est important de pouvoir tenir votre partie pendant que quelqu’un à côté fait quelque chose de différent avec sa voix. Mais il ne faut pas y parvenir en “poussant” votre voix, ce qui déséquilibrerait l’ensemble. Pour cela, il faut une bonne dose de musicalité. Mais aussi de l’ambition. Et il faut être prêt à travailler dur et à consacrer beaucoup de temps à l’apprentissage d’un seul morceau. » Les vocal groups chantent beaucoup de reprises, connues ou moins connues, de titres pop. « Je suis une fervente partisane du fait d’en faire votre propre version, donc de vous éloigner de l’arrangement original », dit Merel. « Osez choisir d’autres harmonies et lignes mélodiques. Ou un autre ressenti rythmique. Habillez un solo différemment. Le défi, c’est de faire quelque chose de surprenant, tout en restant reconnaissable pour le public. Personnellement, je trouve que beaucoup de vocal groups aux Pays-Bas restent trop proches de l’original. Une interprétation personnelle est bien plus intéressante et surprenante. Et justement, une vocal group a cappella s’y prête très bien. Moi-même, je travaille beaucoup l’improvisation, car c’est une bonne façon de découvrir et d’explorer différentes possibilités. »

Le panthéon

Les vocal groups et chœurs ci-dessous représentent, selon Merel, le sommet mondial du genre à l’heure actuelle.

The Real Group (Suède). Existent depuis trente ans et sont réputés pour leur subtilité et leur blend.

New York Voices. Quatre chanteurs (souvent avec accompagnement) entièrement dédiés au vocal jazz.

Take6. Six chanteurs qui chantent presque tout a cappella. Principalement soul, mais aussi jazz et gospel. Une souplesse remarquable et un timing sublime.

Vocal Line est un chœur de trente personnes (Danemark). Le meilleur chœur au monde dans ce genre, qui parvient à conserver un excellent blend même une fois amplifié. Un son clair et léger, et une justesse irréprochable.

Perpetuum Jazzile est un chœur slovène. De la pop extrêmement précise.

Amplifier une vocal group

Il est possible que chanter sans amplification, donc purement acoustique, soit ce qu’il y a de plus beau avec une vocal group. Mais il y a de nombreuses situations où cela ne suffit pas et où vous devez recourir à l’amplification. Plusieurs options existent. La première consiste à placer un ou plusieurs microphones overhead, au-dessus des chanteurs. Ce sont des micros en hauteur qui captent la vocal group dans son ensemble. Attention : les chanteurs les plus proches des micros ne doivent pas sonner trop fort par rapport aux autres. Dans une acoustique sèche, comme dans beaucoup de théâtres, vous pouvez ajouter un peu de réverbération. Le chant “porte” alors davantage. Vous pouvez éventuellement combiner les overheads avec un micro dédié pour la basse et/ou le soliste. L’amplification par overheads est très courante chez les vocal groups. Le rendu est bon et cela reste relativement abordable. Vous pouvez aussi choisir de donner à chaque chanteur son propre micro. L’avantage : vous pouvez vous produire partout et rester bien audible, même dans des cafés bruyants. Vous disposez aussi de plus de possibilités pour ajouter des effets. Ou pour donner plus de corps à la voix grave. Mais cela a des conséquences. D’abord, c’est nettement plus cher, surtout pour une vocal group plus grande. Et c’est encore plus coûteux si vous avez une mise en scène très mobile et que vous devez équiper tout le monde en sans fil. Amplifier chaque chanteur séparément signifie aussi que le blend (la fusion des voix) vient du retour (monitor) plutôt que directement des chanteurs. Il faut s’entraîner pour s’y habituer.

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