Captain Beefheart and his Magic Band – Histoire d’une légende vivante
Publié le lundi 1 juin 2026
Don Vliet, ça vous dit quelque chose ? Don Van Vliet, peut-être ? Captain Beefheart, voilà un nom nettement plus connu — et surtout plus magique. Ce chanteur, multi-instrumentiste, auteur-compositeur et peintre était, avec sa Magic Band derrière lui, une légende tout au long de sa carrière. Le blogueur invité et fin connaisseur musical Bart Dingemans vous montre et vous fait entendre pourquoi.
Photo (retouchée) : Captain Beefheart in Toronto, par Jean-Luc Ourlin, licence CC BY SA 2.0
Une vie comme un phénomène
Né sous le nom de Don Vliet – son nom officiel deviendra plus tard Don Van Vliet – le 15 janvier 1941 à Glendale, en Californie. Décédé le 17 décembre 2010. Après sa mort, la presse pop et les journaux se sont épuisés en rétrospectives. Ils insistent souvent lourdement sur l’aspect expérimental du « Captain ». Avec sa voix expressive, râpeuse, au timbre de chasse, il est pourtant aussi l’un des meilleurs chanteurs de blues blancs, proche de Howlin’ Wolf et s’inscrivant dans sa lignée. Mais il y a plus : la Rolling Stone Rock & Roll Encyclopedia le dit ainsi (en deux phrases, on vous déverse un résumé de toutes ses particularités ; et l’on y retrouve aussi le Beefheart expérimental) : « Les rythmes à la fois relâchés et anguleux, les harmonies râpeuses et les textes terreux, surréalistes des chansons de Captain Beefheart, ainsi que des voix imprégnées de blues couvrant 6 ½ octaves — ou, selon la source, 3 octaves — (…) renvoient à une forme de Delta blues improvisé frôlant le chaos, d’avant-garde jazz, de musique classique du XXe siècle et de rock-‘n-roll. Mais en réalité, c’est une forme de musique de chambre moderne, parce qu’il fixe chaque note à l’avance et montre à chaque membre du groupe sa partie. Comme il brise simultanément de nombreuses conventions rock, la musique de Beefheart a toujours été plus influente que populaire. »
Enfant prodige
Enfant, Don était considéré comme un prodige en peinture et en sculpture. Il pouvait prétendre à une bourse pour partir se perfectionner en Europe. Ses parents y étaient farouchement opposés, et il a renoncé à déposer la demande. Don Van Vliet et Frank Zappa, des Mothers of Invention, étaient des amis d’enfance, avec pour base la petite ville désertique de Lancaster, dans le Mojave au sud de la Californie. C’est là que Don a trouvé son style de chant dans un petit groupe R&B, les Omens. Frank a acheté un studio d’enregistrement à Cucamonga, en 1963. Ils ont aussi travaillé sur un film intitulé Captain Beefheart Meets the Grunt People. C’est ainsi que Don a trouvé son nom de scène. Sur l’origine de « beefheart », en revanche, rien n’est vraiment clair.
Petite figure culte
En 1964, grâce à ses concerts, le Captain devient rapidement une petite figure culte de la scène LA. Le groupe signe chez A&M, mais le label les lâche parce que la démo de leur premier LP est jugée trop négative. Ils peuvent ensuite signer chez Buddah, et leur premier LP, Safe As Milk, voit le jour. Les producteurs sont un certain George Perry et Bob Krasnow. À l’époque, la Magic Band se compose d’Alex Snouffer, surnommé St. Clair (guitare), Jeff Cotton, surnommé Antennae Jimmy Semens, John French (« Drumbo ») (batterie) et Jerry Handley (basse). Perry a l’excellente idée d’y ajouter aussi Ry Cooder (guitare). Celui-ci est « débauché » du groupe The Rising Sons, où l’on trouvait notamment Taj Mahal, alors très populaires dans les clubs de LA. Sur le disque, Russ Titelman joue également de la guitare ; il deviendra plus tard un célèbre musicien de session et producteur, et il est le beau-frère de Ry Cooder. Taj Mahal serait lui aussi audible dans certains passages de percussions.
Safe As Milk
Pour ma part, je trouve que ce premier LP Safe as Milk (enregistré en 1966, sorti en avril 1967) est le plus beau de toute son œuvre. Safe As Milk est une référence ironique à la sécurité du lait maternel ; il craint qu’à l’avenir, cela ne soit plus le cas. J’aimerais faire écouter une face de Safe As Milk, ainsi que quelques morceaux du LP The Spotlight Kid.
Yellow Brick Road
En plus de Van Vliet, le nom de Bermann apparaît dans les crédits d’un bon nombre de chansons de cet album. Herb Bermann est un poète qui a vu Beefheart sur scène et lui donne l’autorisation d’intégrer des textes et des poèmes dans ses chansons.
J’ai moi-même un souvenir particulier de Captain Beefheart : sa performance au festival pop de Rome en mai 1968, auquel j’ai assisté. Le premier LP n’était pas encore sorti. Pour l’époque, les membres du groupe avaient des accoutrements extrêmement étranges, et le Captain lui-même portait de grosses lunettes et un haut-de-forme. La musique était forte. À un moment donné, le micro de chant est tombé en panne, mais même sans ça, le Captain arrivait à passer par-dessus tout. Plus tard, une anecdote récurrente a été ce volume vocal énorme : il aurait un jour « chanté en morceaux » un micro de studio. Un tic de langage marmonné revenait souvent : « Webcor, webcor », d’après une marque de microphones. Pourtant, l’album a un son plutôt « petit ». Pour moi, c’est d’autant plus intrigant. Je lis que c’était une conséquence involontaire du passage d’un enregistreur 8 pistes à 4 pistes pendant le processus d’enregistrement. Le groupe d’accompagnement est le premier de ce qui sera en fait trois formations. Ry Cooder a participé à l’album alors qu’il était encore très jeune. Je l’entends à divers signes qui ne réapparaissent plus sur les LP suivants, par exemple des passages rythmiques très syncopés. Avant le Monterey Pop Festival en juin 1967, Cooder quitte le groupe, raison pour laquelle ils ne s’y produisent pas. À partir d’août de la même année, Jeff Cotton, alias Antennae Jimmy Semens, devient guitariste du groupe.
Abba Zaba
Le Captain est un inventeur génial de titres de chansons, et il écrit, comme dit, des textes surréalistes. On y trouve beaucoup de mots inventés. C’est en fait un langage expressionniste : retour au babillage d’enfant. D’Abba Zaba, je n’ai longtemps compris que le mot « baboon » (babouin). J’ai récupéré tout le texte sur le web. L’image est une scène d’amour et de famille à la préhistoire.
Plastic Factory
Un des titres de blues les plus incisifs jamais écrits. On peut aussi le qualifier de protest song, par son texte. Le Captain y montre cette voix tranchante, tirée du blues de Howlin’ Wolf.
Where There’s Woman
Le rythme est relâché : quelques roulements, détendu, pas « carré ». Cela deviendra plus marqué sur les LP suivants. Ce n’est presque plus jamais un rythme rock-‘n-roll tout droit. Le Captain le fait délibérément : il déteste le « mama-heartbeat rhythm ».
Grown So Ugly
Un morceau de 1960 du chanteur de blues Robert Pete Williams. Ce morceau, c’est du Ry Cooder à 100 %, apporté et arrangé par lui.
Sure ‘Nuff ’n Yes I Do
Un blues irrésistible du Captain. Surtout la voix dans deux tonalités. Et le superbe accompagnement guitare, merveilleusement syncopé.
D’un deuxième LP saboté au label de Frank Zappa
Les derniers enregistrements de LP de Captain Beefheart datent de 1982. Au total, sa production est assez réduite. Le Captain est complètement dénué de sens des affaires et se retrouve parfois victime d’hommes d’affaires malhonnêtes et de weirdos. Ainsi, son deuxième LP Strictly Personal (pochette façon porno enveloppée dans du papier kraft brun) se voit affublé, dans une action en solo du producteur Bob Krasnow, d’un effet électronique de bruit (phasing) sur tous les titres, ce qui sabote tout l’album. Après la première tournée européenne, ce Krasnow détourne en plus toutes les recettes. Beefheart est renvoyé par sa maison de disques et atterrit sur le label Bizarre de Frank Zappa. Zappa lui permet alors de faire un album entièrement à sa manière. Ce sera le double LP Trout Mask Replica, sorti en 1969.
Trout Mask Replica
Cet album est très apprécié en tant qu’art avant-gardiste et se vend plutôt bien. Autour de ce disque circulent toutes sortes d’histoires : groupe enfermé pendant 8 semaines, semaines de travail de 70 à 80 heures, chaque seconde fixée à l’avance en répétition. Le Captain participe aussi à quelques LP de Zappa lui-même (Hot Rats et Bongo Fury). Ensuite, une distance temporaire s’installe entre les deux. Je lis qu’il était assez agacé par l’attitude sexiste de Zappa envers les femmes. Il est aussi écrit qu’il se irritait de la manière dont Zappa présentait son travail : comme une sorte de documentaire social, avec des prises faites à bas coût dans une caravane-studio. Je n’ai jamais écouté Trout Mask Replica en entier, donc je ne peux pas juger. Les critiques dans les journaux néerlandais sont extatiques, hyper-élogieuses sans rien dire de la musique. Je trouve que c’est toujours un mauvais signe. Dans De Volkskrant, un petit article, probablement de Peter Schröder : « Le résultat est une sorte de musique « bip bip groin groin » dans laquelle on ne distingue pas vraiment de ligne directrice, et qui serait insupportable sans le chant habité de Beefheart. Dire que, dans ce cas, c’est supportable dépend entièrement du fait que les cris/marmonnements/chant intense de Beefheart aient quelque chose à te dire. Hormis cela, écouter ces quatre faces de vinyle reste une activité laborieuse. » Ensuite viennent les disques, sortis en 1972, dont il sera question ci-dessous.
À nouveau abusé par des escrocs
En 1973 et 1974 sortent quelques albums à la musique plutôt ordinaire, jugée moyenne par la critique (Unconditionally Guaranteed et Blue Jeans And Moonbeams). Le Captain les considère comme sans valeur, pas comme son propre travail. Sans qu’il le sache, de nombreuses modifications y ont été apportées. À cause de ficelles contractuelles, il ne peut rien faire pour empêcher leur sortie, contre son gré.
Œuvres plus tardives, publiées alors qu’il est déjà une légende
Il y a ensuite un album plutôt bon (Shiny Beast, sorti en 1978), un autre dont la démarche expérimentale rappelle Trout Mask Replica (Doc At The Radar Station, sorti en 1980) et un dernier point d’orgue en 1982 (Ice Cream For Crow). Le Captain tourne alors avec une troisième Magic Band, d’une génération plus jeune ; les membres du deuxième groupe ont rompu collectivement leur relation avec le Captain, jugé dictatorial. Deux d’entre eux, Bill Harkleroad et Mark Boston, plus le batteur arrivé plus tard Artie Tripp (aka Ed Marimba), ex-Mothers of Invention, forment le groupe Mallard, qui sort quelques très bons albums.
Sjef van Oekel’s Discohoek
Dans les interviews, on lit toujours à propos de la personnalité unique du Captain. Par exemple, qu’il parlait de façon tout aussi énigmatique et imagée que dans ses textes. L’intervieweur restait parfois totalement perplexe. Sur les photos, cette magie passe évidemment moins. Aux Pays-Bas, son passage TV dans Sjef van Oekel’s Discohoek, une émission culte, est resté mémorable. Il semblait parfaitement à l’aise dans le chaos mis en scène de bibliothèques qui se renversent et de monologues soudains de Dolf Brouwers. Je l’ai vu dans les archives du Mediamuseum à Hilversum. En vieillissant, il me fait toujours penser aux peintres néerlandais Armando et Karel Appel.
Du travail au sommet, original, au début des seventies
En 1972, il réalise deux LP sur lesquels il propose une musique accessible et originale : The Spotlight Kid et Clear Spot, extrêmement impressionnants. Je choisis dans The Spotlight Kid
The Spotlight Kid
Click Clack
Grow Fins
Ce dernier morceau est, pour moi, un blues d’une puissance ultime. “I’m gonna grow fins, live with a mermaid.” Cette période est celle de la deuxième Magic Band. Les membres portent des noms de scène spectaculaires, inventés, comme Winged Eel Fingerling (Elliot Ingber), Rockette Morton (Mark Boston), Zoot Horn Rollo (Bill Harkleroad) et Orejon (Roy Estrada). Les noms ont été imaginés par le Captain. Il en détient le droit d’auteur, de sorte qu’après leur départ, ils ne peuvent plus les utiliser.
Un sacré peintre aussi
Le Captain peint des portraits expressionnistes des membres du deuxième groupe sur la pochette de The Spotlight Kid. À la fin de sa vie, il ne fait plus que peindre, il ne fait plus de musique. À cause de la sclérose en plaques, il ne lui est plus possible de chanter. Mais ses peintures et sculptures constituent alors sa principale — et importante — source de revenus. L’une des histoires mythiques qui circule est qu’il affirme être le descendant d’un certain Peter van Vliet, peintre qui aurait été contemporain et connaissance de Rembrandt. Il meurt après avoir été, pendant près de trente ans, une légende vivante.







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