Écrire des paroles - Structure du récit

Dans son article précédent, le blogueur invité et professeur de songwriting Lex Hakker expliquait comment mettre sur papier vos premières idées de paroles. Il est maintenant temps de donner plus de structure à votre texte. Nous allons travailler sur la construction de votre « récit ». Au programme : perspective, couplet, refrain, prep/pre-chorus et contraste/bridge.

Perspective

La perspective peut se décrire ainsi : la personne chante-t-elle à propos d’elle-même (je/nous/notre), la personne qui chante observe-t-elle, ou transmet-elle un message à quelqu’un d’autre ou à d’autres (lui/elle/ils ou eux/vous) ? Un point de vue personnel, par exemple : « I wanna be a billionaire, so freaking bad! » (Travie McCoy/Bruno Mars). Un message destiné à quelqu’un, ou une observation personnelle à propos de quelqu’un, peut par exemple être le texte de Summertime de Gershwin (« So hush little baby, don’t you cry« ) ou Firework de Katy Perry (« Cause baby, you’re a firework »).

Changement de perspective ?

En général, la perspective ne change pas comme ça dans des paroles. Cette erreur est assez fréquente, surtout dans les textes en néerlandais. En revanche, la perspective peut changer dans la partie de la chanson appelée Contraste. On y décrit le thème principal, ou une situation tirée des paroles, sous un autre angle. Nous allons y revenir.

Travie McCoy ft. Bruno Mars – Billionaire (à la première personne)

Narratif

Même s’il existe différents types de textes, la plupart sont narratifs. Par « narratif », on entend ici qu’il y a une construction. Que les couplets s’enchaînent logiquement, que le Contraste (bridge) présente un autre angle sur le sujet ou le thème, et que le Refrain renforce le sujet… et continue de le renforcer.

Comme dit plus haut, il existe des textes abstraits (vagues, métaphoriques, suggérés) et concrets (clairs, révélateurs). Ce choix revient à l’auteur, mais parfois c’est le sujet lui-même qui détermine le déroulé et la nature d’un texte. En littérature, ce phénomène est bien connu : on dit alors qu’un texte « s’écrit tout seul ». On affirme que la deuxième partie de Also Sprach Zarathustra, la grande œuvre du philosophe Friedrich Nietzsche, aurait été écrite presque directement, sans intervention de la conscience.

Dans la pop, des exemples d’un usage abstrait et vague de la langue sont Strawberry Fields Forever de Lennon (phrases détachées, sans lien, incompréhensibles pour un observateur extérieur) ou All Along The Watchtower de Dylan. Un texte beaucoup plus concret est Goodnight Saigon de Billy Joel, où les horreurs d’une guerre sont décrites très clairement, tout en gardant une dimension poétique.

Bob Dylan – All Along The Watchtower (abstrait)

Billy Joel – Goodnight Saigon (concret)

À la première personne ou pas

Partons du principe que le chanteur est aussi l’observateur et le narrateur de l’histoire. Il est alors logique que les couplets et la prep (abréviation de preparation, préparation du refrain, aussi appelée pre-chorus) soient en tout cas écrits à la première personne. Donc avec je et me/moi, nous et notre. Bien sûr, il peut et doit y avoir tu et ton/ta, mais toujours vus depuis le point de vue du « je ».

Acda en de Munnik – Als het vuur gedoofd is (changement de perspective)

Dans cette chanson, on semble jouer avec la perspective d’une manière étrange. À 01:16 et 02:24, on passe soudain à une autre forme de « je ». Ce n’est plus une position de narrateur, mais une sorte de « sortie » vers les pensées et les sentiments du personnage principal décrit. Ce n’est pas très courant dans des paroles.

Couplet

Surtout dans les chansons pop plus traditionnelles, des années 50 aux années 90, les couplets sont souvent narratifs et se suivent. Autrement dit : le récit se construit au fil du texte. Dans cette construction, chaque couplet ajoute des détails ou des faits, afin de rendre le sujet plus intense et plus clair. En d’autres termes, dans des couplets successifs, on ne dit jamais deux fois la même chose. Cela n’a pas beaucoup de sens de dire, dans trois ou quatre couplets, qu’« elle est belle, que tu es amoureux et qu’elle est inaccessible ». Ce thème serait mieux développé à travers plusieurs couplets, un contraste et un refrain.

Richard Marx – Right Here Waiting (construction du récit)

Un bon exemple de thème comme celui ci-dessus s’entend ici, avec un Contraste complet à 02:38 :

Tony Christie – I Did What I Did For Maria (développement d’un thème)

Un très bel exemple d’un thème comme la vengeance, développé sur plusieurs couplets. Cette chanson peut paraître un peu datée, mais la trame narrative, la construction textuelle, est d’un très haut niveau. Des images sont esquissées par le texte, ce qui rend la situation de la chanson très facile à suivre.

Prep ou Pre-chorus

Une courte (ou un peu plus longue) préparation au refrain est souvent appelée Prep ou Pre-chorus. Le refrain peut être considéré comme un sommet dans une chanson (même si, dans de nombreux cas, il doit rivaliser avec une partie instrumentale). Avec la Prep, on introduit souvent — mais pas toujours — le refrain d’une manière « ascendante », donc avec une tendance à construire la tension.

The Human League – Don’t You Want Me (prep)

Écoutez la Prep de Don’t You Want Me, à partir de 01:09 :

George Ezra – Green Green Grass (prep très originale)

On entend une Prep très originale à 00:26 :

Dua Lipa – New Rules (prep plus longue)

Celle-ci a une Prep plus longue à 00:35 :

Preps modernes

Dans de nombreuses chansons pop actuelles, la Prep « classique » n’est plus toujours présente. Cela ressemble alors souvent davantage à un morceau de couplet supplémentaire, mais avec d’autres caractéristiques mélodiques. Écoutez des chansons de Lewis Capaldi (Wish You The Best) ou de Rosé (Number One Girl) et essayez de repérer où le couplet change de caractère, puis à quel moment commence directement le refrain proprement dit.

Lewis Capaldi – Wish You The Best (prep moderne)

Rosé – Number One Girl (prep moderne)

Contraste (bridge)

Le Contraste classique (la « bridge ») n’est pas non plus toujours présent dans le répertoire pop actuel. Pourtant, cela peut être un moyen d’expression important et, en plus, nécessaire à l’équilibre énergétique d’une chanson (nous reviendrons en détail sur l’équilibre dans un prochain blog). En général, on peut dire qu’un Contraste a une atmosphère différente du refrain ou du couplet, sur le plan du texte, de la mélodie/harmonie et du rythme. Le sujet y est décrit sous un nouvel angle, ou depuis un autre point de vue, et cela s’accompagne souvent d’une nouvelle mélodie, d’un autre usage des instruments, et s’écarte souvent rythmiquement du couplet ou du refrain. Dans le Contraste, il est tout à fait possible de changer de perspective dans le texte, ou de présenter une nouvelle compréhension du thème principal. Tout cela afin d’approfondir le caractère de la chanson, de la rendre plus polyvalente et de maintenir l’attention.

De Alpenzusjes – Hela Hola (contraste)

Un contraste comme celui que De Alpenzusjes utilisent à 01:32 dans Hela Hola est peut-être un peu trop extrême, mais c’est un contraste, et ça retient l’attention :

Maroon 5 – This Love (contraste)

Un exemple d’une autre chanson avec un bon passage de contraste : Maroon 5 avec This Love à 02:02 :

Rosé – Number One Girl (contraste)

Ou ici à 02:16 :

The Sundays – My Finest Hour (contraste)

On trouve un Contraste vraiment superbe dans My Finest Hour de The Sundays. Ici, il se situe à la fin de la chanson et non au milieu (03:15). C’est donc aussi une possibilité :

Refrain

Le refrain est peut-être la partie la plus importante d’une bonne chanson pop. Le refrain est en fait le message condensé de la chanson. She Loves You des Beatles en est un exemple clair, mais il y en a beaucoup, beaucoup d’autres. Le message est généralement porté par une phrase accrocheuse, ou un ensemble de phrases — aussi appelé hook — et soutenu par une mélodie accrocheuse, facile à mémoriser. La hook est formée de mots ou de phrases qui sont non seulement mémorables, mais aussi imagées. Les phrases doivent en plus bien « couler » et, pour cela, la rime est un outil important.

Beatles – She Loves You (refrain)

Joost Nuissl – Ik ben blij dat ik je niet vergeten ben (refrain)

On trouve un bon refrain en néerlandais ici à 0:20 :

George Ezra – Shotgun (refrain)

Dans le répertoire plus actuel, on trouve un exemple de refrain qui fonctionne bien dans Shotgun de George Ezra à 00:40 :

Dave Guetta & Bebe Rexha – I’m Good (Blue) (refrain)

Et très actuel : I’m Good (Blue), où le refrain démarre dès 00:15 et installe immédiatement l’ambiance et l’intensité de la chanson :

Dans une chanson, il n’est certainement pas obligatoire que toutes les parties mentionnées ci-dessus soient présentes. Les parties utilisées relèvent d’une question de forme et d’équilibre. La forme détermine l’équilibre énergétique. J’aimerais traiter cela une prochaine fois.

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