Écrire des paroles de chanson– Construire le récit dans les différentes sections d’un morceau
Publié le lundi 1 juin 2026

Dans son précédent article, le blogueur invité et professeur de songwriting Lex Hakker expliquait comment coucher sur le papier vos premières idées de paroles. À présent, il est temps de donner plus de structure à votre texte. Nous allons travailler sur la construction de votre « récit ». Au programme : la perspective, le couplet, le refrain, le prep/pré-refrain et le contrast/pont.
La perspective (le point de vue)
La perspective définit l’angle d’approche de l’interprète : chante-t-il à propos de lui-même (« je / nous / mon / notre »), se place-t-il en observateur, ou s’adresse-t-il directement à quelqu’un ou à d’autres (« il / elle / ils » ou « tu / vous ») ? Une perspective personnelle se traduit par exemple ainsi : « I wanna be a billionaire, so freaking bad! » (Travie McCoy/Bruno Mars). À l’inverse, un message destiné à quelqu’un ou une observation personnelle se retrouve dans le titre Summertime de Gershwin (« So hush little baby, don’t you cry« ) ou dans Firework de Katy Perry (« Cause baby, you’re a firework »).
Changement de perspective ?
En règle générale, on évite de changer de point de vue de manière intempestive au cours d’une chanson. Cette erreur est assez fréquente, surtout dans les textes en néerlandais. Toutefois, la perspective peut évoluer dans la section de la chanson appelée Contrast. Dans cette partie, le thème principal ou la situation de départ est décrit sous un autre angle. Nous y reviendrons dans un instant.
Travie McCoy ft. Bruno Mars – Billionaire (à la 1re personne)
Le style narratif
Bien qu’il existe différents types de paroles, la plupart adoptent une structure narrative. Autrement dit : il y a une progression. Les couplets s’enchaînent de manière logique, le Contrast (pont) apporte une autre approche du sujet ou du thème, et le Refrain vient sceller et réaffirmer le thème central.
Comme mentionné précédemment, un texte peut être abstrait (flou, métaphorique, mystérieux) ou concret (clair, explicite). Le parolier est libre de son choix, mais il arrive parfois que le sujet lui-même dicte la tournure et le caractère du texte. C’est un phénomène bien connu en littérature, où l’on dit qu’un texte « s’écrit tout seul ». On raconte ainsi que la seconde partie de Also Sprach Zarathustra, l’œuvre majeure du philosophe Friedrich Nietzsche, a été composée presque d’une traite, sans intervention consciente.
Dans la musique pop, les morceaux Strawberry Fields Forever de Lennon (Strawberry Fields Forever : des phrases décousues, impénétrables pour un tiers et sans lien apparent entre elles) ou Dylan’s All Along The Watchtower sont de parfaits exemples d’un usage abstrait de la langue. À l’opposé, le titre Billy Joel’s Goodnight Saigon, offre un texte beaucoup plus concret, dépeignant les horreurs de la guerre de manière très explicite, tout en conservant une vraie dimension poétique.
Bob Dylan – All Along The Watchtower (abstrait)
Billy Joel – Goodnight Saigon (concret)
À la première personne ou pas
Partons maintenant du principe que le chanteur est aussi l’observateur et le narrateur de l’histoire. Il est alors logique que les couplets et le prep (de preparation, préparation du refrain, aussi appelée pre-chorus) soient en tout cas écrits à la première personne. Donc avec je et moi, nous et notre. Bien sûr, tu et ton/ta peuvent parfaitement apparaître, mais toujours vus depuis le point de vue du “je”.
Couplet
Dans les chansons pop les plus traditionnelles (notamment des années 50 aux années 90), les couplets suivent généralement une véritable logique narrative. L’histoire progresse d’un couplet à l’autre : chaque section apporte de nouveaux détails ou des faits inédits pour densifier le sujet et le clarifier. En clair, on ne répète jamais deux fois la même chose d’un couplet à l’autre. Il n’est pas très utile d’écrire trois ou quatre couplets pour répéter en boucle « qu’elle est belle, que vous êtes amoureux et qu’elle est inaccessible ». Ce thème gagnerait à être développé de manière évolutive à travers plusieurs couplets, un pont et un refrain.
Richard Marx – Right Here Waiting (progression du récit)
Le titre Right Here Waiting de Richard Marx est une belle illustration de cette progression, complétée par un pont à 02:38 :
Tony Christie – I Did What I Did For Maria (développement du thème)
De même, I Did What I Did For Maria de Tony Christie montre comment un thème fort comme la vengeance peut être brillamment développé sur plusieurs couplets. Bien que ce morceau puisse paraître un peu daté, sa construction narrative est d’un excellent niveau : les images textuelles y sont si bien ciselées que la situation se dessine d’elle-même dans l’esprit de l’auditeur.
Le pré-refrain (pre-chorus)
Une préparation courte (ou un peu plus longue) du refrain est souvent appelée prep ou pre-chorus. Le refrain étant souvent considéré comme le point culminant d’une chanson (même s’il rivalise parfois avec un solo instrumental), le prep sert de rampe de lancement. Il crée une tension ascendante pour introduire le refrain de manière dynamique.
The Human League – Don’t You Want Me (pré-refrain)
Écoutez le pré-refrain de Don’t You Want Me, à partir de 01:09 :
George Ezra – Green Green Grass (pré-refrain très original)
On entend un pré-refrain très original à 00:26:
Dua Lipa – New Rules (pré-refrain plus long)
Celle-ci a un pré-refrain plus long à 00:35 :
Pré-refrains modernes
Dans une grande partie de la production pop actuelle, le pré-refrain « classique » a tendance à s’effacer. Il s’apparente souvent à une simple extension du couplet, mais s’en distingue par de nouvelles caractéristiques mélodiques. Si vous écoutez des titres comme Lewis Capaldi (Wish You The Best) ou Rosé (Number One Girl), essayez de repérer le moment exact où le couplet change de couleur et où le refrain s’enchaîne immédiatement après.
Lewis Capaldi – Wish You The Best (pré-refrain moderne)
Rosé – Number One Girl (pré-refrain moderne)
Pont
À l’instar du pré-refrain classique, le pont traditionnel se fait plus rare dans le répertoire pop actuel. Il reste pourtant un formidable outil d’expression, essentiel pour l’équilibre de l’énergie d’un morceau (nous aborderons la notion d’équilibre en détail dans un prochain article). D’une manière générale, le pont tranche avec le reste du morceau : il apporte une rupture textuelle, mélodique/harmonique et rythmique par rapport aux couplets et aux refrains. Le sujet y est décrit sous un angle inédit ou depuis un autre point de vue, et cela va souvent de pair avec une nouvelle mélodie, un autre usage des instruments, et un rythme qui s’écarte de celui du couplet ou du refrain. Dans le pont, il est tout à fait possible de changer de perspective ou d’apporter une nouvelle compréhension du thème principal. Tout cela permet d’approfondir le caractère de la chanson, de la rendre plus riche et de relancer l’attention de l’auditeur.
Maroon 5 – This Love (pont)
Un exemple de chanson avec un pont subtilement réalisé est Maroon 5 avec This Love à 02:02 :
Rosé – Number One Girl (pont)
Ou ici à 02:16 :
The Sundays – My Finest Hour (pont)
Vous retrouvez un contraste vraiment magnifique dans My Finest Hour de The Sundays. Ici, il se situe à la fin de la chanson et non au milieu (03:15). C’est donc aussi une possibilité :
Refrain
Le refrain est sans conteste l’élément central d’une bonne chanson pop. Il en contient le message essentiel, condensé au maximum. She Loves You des Beatles en est le parfait exemple, parmi des milliers d’autres. Ce message est généralement porté par une phrase percutante ou un ensemble de mots — aussi appelé hook — et soutenu par une mélodie entêtante, facile à retenir. Une bonne accroche repose sur des mots mémorables et très visuels. Les phrases doivent couler de source, et la rime s’avère ici être une alliée précieuse.
Beatles – She Loves You (refrain)
George Ezra – Shotgun (refrain)
Dans un répertoire plus actuel, un exemple de refrain qui fonctionne très bien se trouve dans George Ezra’s Shotgun à 00:40:
Dave Guetta & Bebe Rexha – I’m Good (Blue) (refrain)
Et tout à fait dans l’air du temps : I’m Good (Blue), où le refrain démarre dès 00:15 et pose immédiatement l’ambiance et l’intensité du morceau :
Une chanson n’a évidemment pas besoin d’intégrer systématiquement l’ensemble de ces structures. Le choix des éléments est avant tout une question de forme et d’équilibre. C’est la forme qui dicte l’équilibre de l’énergie d’un titre. J’aimerais aborder ce sujet lors d’un prochain article.






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