Zingen est la manière la plus vulnérable de faire de la musique. La plupart des gens en conviennent. Cette vulnérabilité fait de la voix chantée l’instrument par excellence pour transmettre l’émotion. Mais qu’est-ce que l’émotion, au juste, quand on chante ? Et comment la communiquer ? Le maître-mot : la connexion.

Zingen met emotie: hoe doe je dat?

Sécurité

« Quand on parle de chant et d’émotion, la sécurité est une condition indispensable », explique la chanteuse et professeure de chant Sabine Brachthäuser. « Mieux encore : se sentir en sécurité est toujours une condition pour que la voix fonctionne bien. Pour plusieurs raisons. Quand on a peur, la respiration se place haut et on ressent le besoin d’avaler. La gorge se “ferme”, et le larynx remonte. Tout cela rend le chant très difficile. » En plus de cet aspect physique, il y a aussi une dimension psychologique : « Pour bien chanter, il faut y prendre du plaisir. Et ça, bien sûr, n’est possible que si l’on se sent en sécurité. » Même ce dernier point a un volet technique. Quand vous vous amusez, le corps se détend et la gorge s’ouvre, ce qui améliore le chant. « À partir de ce constat, on a aussi développé un exercice. Il se déroule comme suit : d’abord, vous riez très fort. Puis vous vous arrêtez, mais vous continuez à rire comme “en silence”. Vous sentez alors que vous ouvrez ce qu’on appelle les fausses cordes vocales. »

Le bon état d’esprit

En bref : pour bien chanter, vous avez besoin du bon état d’esprit, c’est-à-dire de vous sentir en sécurité. « Quand on chante seul(e), ça marche souvent », dit Sabine. « Mais dès que le/la professeur(e) de chant est là, c’est différent. C’est aussi une mission du/de la professeur(e) : créer ce sentiment de sécurité. L’étape suivante, c’est chanter à la maison devant sa famille. Et le défi ultime : chanter sur scène devant un public. » Dans ce dernier cas, le phénomène redouté du trac peut faire son apparition. Mais on peut y remédier, selon Sabine. « Il existe des outils techniques. Dans ce domaine, je trouve que la mindfulness (pleine conscience) a beaucoup à offrir. La mindfulness vous entraîne à être “ici et maintenant” et à accepter une situation telle qu’elle est. Ce n’est pas ésotérique : c’est une méthode scientifiquement étayée de réduction du stress. Vous pouvez suivre des cours un peu partout en France. Ça vaut vraiment le coup si, en tant que chanteur ou musicien, vous souffrez du trac. Je l’utilise beaucoup, comme chanteuse et comme professeure de chant. » Votre respiration est votre base, affirme Sabine. « Et c’est encore plus vrai en chant. Une respiration bien régulée est la base d’une bonne production vocale. Là encore, il y a un lien avec la mindfulness, qui met aussi l’accent sur la respiration. Quand mes élèves – jeunes ou moins jeunes – arrivent très agités, je commence par un exercice de pleine conscience. Ça marche à tous les coups : on voit l’attention se tourner vers l’intérieur. La mindfulness vous ramène à l’ici et maintenant. Et chanter, ce n’est rien d’autre que ça. »

Authentique

« On chante le mieux quand on peut rester très proche de soi-même. Si ce n’est pas le cas, vous êtes en train de “faire une reprise”. Et il devient plus difficile de transmettre de l’émotion en chantant », explique Sabine. Comment transmettre de l’émotion en tant que chanteur ? Selon elle, il est utile de commencer par inverser les rôles, en réfléchissant depuis votre position d’auditeur. « Quand trouvez-vous un chanteur bon ? Quand il vous touche. Vous souvenez-vous d’un moment où un chanteur vous a touché, et de ce qui a provoqué ça ? Presque toujours, c’est quand le chanteur ressent lui-même l’émotion. Et la transmet de façon pure et authentique au public. » Vous pouvez aussi apprécier un chanteur parce qu’il chante très bien, techniquement. Mais transmettre de l’émotion, c’est une autre histoire.

Passer à l’action

Vous en êtes arrivé(e), en tant que chanteur, à un point où vous vous sentez suffisamment en sécurité pour chanter librement devant un public. Bref : vous pouvez satisfaire à cette première condition. Vient alors l’étape deux : transmettre de l’émotion avec votre chant. Comment procéder ? Sabine explique : « Imaginez que vous vouliez travailler une nouvelle chanson. En tant que chanteur, vous devez être touché par l’histoire, donc par le texte. Ne commencez donc pas à chanter tout de suite : lisez d’abord les paroles et plongez-vous dedans. Ce n’est pas toujours passionnant, mais c’est nécessaire. Quand je le fais, des images apparaissent toujours avec le texte. Comme un film. C’est ma manière de me connecter aux paroles. Peut-être que ça marche aussi comme ça pour vous, ou autrement. Quoi qu’il en soit : assurez-vous d’être bien connecté(e) à ce que vous chantez. » Mais si ces paroles vous semblent très éloignées ? Si elles parlent de choses qui ne concernent pas votre vie ? « Il y a toujours des points d’accroche », affirme Sabine. « Ou alors la connexion se trouve justement dans quelque chose de totalement opposé à votre propre vie. Ça aussi, c’est un point d’accroche. Cherchez-le : c’est le défi. Une fois la connexion faite, vous êtes prêt(e) pour l’étape suivante. »

La mélodie

L’étape suivante consiste à vous plonger dans la mélodie. « Faites-le sans les paroles », conseille Sabine. « Si vous avez la mélodie sur une partition et que vous la lisez bien, commencez par là. Ou jouez la mélodie sur un instrument. Si ce n’est pas possible, cherchez une version instrumentale du morceau. On en trouve souvent, par exemple sur YouTube. Appropriez-vous d’abord la mélodie, sans le texte. Chantez “dada”, “didi” ou ce que vous voulez. » Vous êtes encore dans une phase analytique : on ne parle pas encore d’émotion. « En plus d’apprendre la mélodie sans paroles, il est utile d’explorer la chanson musicalement. Êtes-vous touché(e) à certains endroits par la musique ? Que se passe-t-il alors dans l’accompagnement ? Y a-t-il des accords particuliers ? La mélodie fait-elle un saut audacieux à un moment donné ? »

Connexion

En bref : si vous voulez bien travailler un morceau, il faut de la patience et de l’autodiscipline. D’abord le texte seul, puis la mélodie et les harmonies seules. « Si vous sautez ces étapes, vous ratez une grande partie », estime Sabine. « Sachez qu’on a aussi réfléchi au texte. Appréciez le travail du compositeur et du parolier. Quelqu’un a pris le temps d’écrire des paroles avec lesquelles il ou elle veut transmettre quelque chose. Et en plus, des paroles qui tombent le mieux possible sur la mélodie. Ou l’inverse : quelqu’un a imaginé une musique pour un poème existant. Souvent, musique et texte naissent aussi en même temps. L’un a besoin de l’autre. En prendre conscience, c’est être sur la bonne voie pour chanter avec ressenti et incarnation. Créez une connexion entre vous et le morceau, mais aussi entre le texte et la musique. Alors naît, en quelque sorte, une symbiose qui vous aide à transmettre l’émotion. » À ce stade, vous quittez la phase analytique et vous réunissez tout. « Tout repose sur la connexion », souligne Sabine. « C’est aussi pour ça que j’ai écrit ceci sur mon site : “Toucher mon public avec une histoire musicale, c’est ma passion de chanteuse. Me connecter à une chanson et partager mon vécu avec le public.” » « Transmettre une émotion en chantant n’est donc pas une affaire purement émotionnelle », résume Sabine. « Il y a aussi un aspect technique, qui s’apprend. Et cela commence par apprendre à vous sentir en sécurité lorsque vous chantez. Quand vous abordez un nouveau morceau, faites-le d’abord sur un plan analytique. Puis connectez-vous à la chanson, rassemblez tout, et profitez ! »

Bon à savoir

Oubliez ce petit papier

Chanter avec une feuille ou un iPad devant le nez est à proscrire, selon Sabine. « Si vous ne chantez pas le texte par cœur, il devient difficile de transmettre de l’émotion. Au moment où vous lisez, c’est surtout l’hémisphère analytique de votre cerveau qui est actif. Et cela se fait au détriment de l’autre hémisphère, qui s’occupe de création et de ressenti. Quand vous chantez par cœur, vous êtes surtout dans ce second hémisphère. Vous pouvez alors mettre du ressenti dans votre voix et vous éprouvez plus de plaisir. » Sabine le constate aussi dans la pratique. « Quand un élève chante avec le texte sous les yeux, c’est vite un peu fade. Dès que le papier disparaît, un monde de crédibilité et d’émotions s’ouvre. Chanter sans texte sous les yeux est simplement une question d’oser. Et de marteler les paroles pour les faire rentrer. Il faut accepter cet effort. Avec les paroles devant vous, vous êtes surtout en train de reproduire. »

Rire et pleurer peuvent aider

Imaginons que vous soyez nerveux(se) avant un concert et que vous craigniez que votre gorge se bloque en chantant. Existe-t-il des astuces pour rattraper la situation ? Oui. Essayez de rire “à l’intérieur” pendant un moment, comme un petit rire contenu. Votre gorge s’ouvre à nouveau, et vous ressentez en plus spontanément une émotion plus joyeuse. Une façon de mettre de l’émotion dans votre chant consiste à « chanter avec un cry », autrement dit à chanter comme en pleurant. Ça s’apprend. Vous ajoutez ainsi une petite dose de “jus” à votre voix parlée, ce qui rend votre son plus rond et plus doux. Beaucoup de chanteurs et de chanteuses le font. Ce n’est pas une émotion réelle, mais cela peut être un moyen de “rentrer dedans”.

Maîtriser vos propres émotions

Il peut arriver que vous vous sentiez si connecté(e) à une chanson, et aux émotions qui l’accompagnent, que cette émotion vous saisisse pendant que vous chantez. Ce n’est pas si rare. D’autant plus que la grande majorité des chansons parlent d’amour et de tristesse. Ou bien c’est lié aux circonstances, par exemple si vous chantez à un enterrement, ou pour des personnes avec lesquelles vous avez un lien particulier. Quand cela vous arrive seul(e) chez vous, ce n’est pas très grave. Mais en public, et surtout sur scène, vous préférez l’éviter. C’est tout un art de transmettre l’émotion tout en gardant la maîtrise de ses propres émotions. Là aussi, Sabine trouve que la mindfulness est un excellent outil. « Elle vous apprend à accepter les émotions telles qu’elles sont à cet instant. Elles deviennent alors naturellement moins déterminantes. » En tant que chanteur, vous pouvez aussi être ému(e) quand, soudain, quelque chose fonctionne alors que vous avez toujours pensé que vous n’en étiez pas capable, ou que vous y travaillez depuis très longtemps. « Je le vois parfois en cours », dit Sabine. « Chanter est, par nature, confrontant. Que faire dans ce cas-là ? Laissez venir, continuez à chanter et, si vous y arrivez, mettez-le dans votre son. »

Le/la musicien(ne) le/la plus vulnérable

Il est bon de réaliser que le chanteur est le musicien le plus vulnérable du groupe. « Chanter est une affaire vulnérable », sait Sabine. « Vous chantez avec tout votre corps, et uniquement avec votre corps. Si vous passez une mauvaise journée ou si les conditions ne sont pas bonnes, cela s’entend toujours. Un instrumentiste peut aussi passer une mauvaise journée, mais son instrument, lui, n’en a jamais. Quand vous appuyez sur une touche de piano, vous obtenez toujours une note. Avec la voix, ça ne fonctionne pas comme ça. »

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